Les enjeux de ces élections sont importants, la Tunisie, sauf manipulations de dernière minute, va vivre ses troisièmes élections générales démocratiques et, une chose est certaine, il va y avoir du changement. Lequel? Nous avons tenter d’en savoir plus avec l’écrivain Abdelaziz Belkhodja qui, après 8 ans sans engagement politique, a rejoint 9alb Tounes.

Votre engagement avec 9alb Tounes en a étonné plus d’un.

J’ai eu droit à toute une panoplie de réactions allant de l’étonnement à la détestation, parfois même à la haine. Mais c’est normal, beaucoup de gens réagissent avec des préjugés et des raisonnements tronqués.
Pour ne pas revenir sur ce que j’ai expliqué 100 fois, Nébil Karoui n’a rien à se reprocher, sinon, Ennahdha et Tahya Tounes n’auraient pas été jusqu’à enfreindre la Constitution pour tenter de l’éliminer de la course. Mais je ne vais pas m’étaler là-dessus, « il n’est pire sourd que celui qui ne veut pas entendre ».

Beaucoup ont peine à croire que Nébil Karoui puisse avoir la capacité d’être président de la République.

Personnellement, je le vois très bien à Carthage. S’il est élu, il a prévu des réformes qui vont dépoussiérer l’Institution. Contrairement à ce que beaucoup insinuent, Carthage n’est pas une planque, le chef de l’État jouit d’un arsenal juridique qui lui permet d’influer dans tous les domaines. BCE, à cause de la cohabitation avec l’élément islamiste, n’a joué qu’un rôle d’arbitre, il a très peu utilisé ses prérogatives constitutionnelles. NK, lui, agira en tant que chef d’orchestre, et dans ce rôle, il est dans son élément. Ce qui importe aujourd’hui, c’est la stabilité sociale, le développement économique et la nécessaire nouvelle donne administrative. Pour réussir sur ces trois axes, il faut beaucoup d’idées et d’énergie, or NK est un agitateur d’idées, d’où de grandes possibilités de réussite, surtout si le pouvoir présidentiel est doublé d’un gouvernement efficace entièrement axé sur l’économique.

Cette image de Nébil Karoui n’est pas la plus répandue, il y a beaucoup de parasites autour.

Oui, mais là je ne parle pas d’image, mais de la nature de Nébil Karoui. Vous savez, la chose la plus difficile dans sa vie c’est de maîtriser son image. Aujourd’hui, nous avons d’autres priorités que de nous occuper de notre image. Les tunisiens ont dépassé ces considérations, ils savent qui fait quoi, ils reconnaissent les campagnes de diffamation et n’en tiennent pas compte, bien au contraire, à chaque fois, cela nous a propulsé un peu plus en avant. Nos adversaires ont fait l’essentiel de notre campagne électorale.

Et vous pensez sérieusement que vous y arriverez avec ce régime mi-figue mi-raisin?

La Constitution de 2014 peut être une réussite si le président de la république dispose d’une vision que le chef du gouvernement est chargé de la mettre en œuvre. Les immenses problèmes politiques qu’a connu la Tunisie depuis 2015 sont la conséquence de l’absence de vision et des vecteurs politiques correspondants. Nous n’avons connu aucune politique économique, aucune politique de Santé, d’Education, du Transport, etc. Les chefs de gouvernement n’avaient aucun plan à exécuter. D’ailleurs, autant Habib Essid que Youssef Chahed ont été désignés par défaut, ils n’avaient aucune idée de leur mission. Ils se sont mis à faire de la politique au jour le jour et le résultat est là: tous les chiffres sont au rouge.

Mais cette Constitution ne permet pas une gouvernance efficace, comment 9alb Tounes va-t-il pouvoir changer les choses!

C’est un mythe qui a la vie dure. Pour rendre la gouvernance efficace, nous n’avons pas besoin de recourir à un changement de Constitution. Une nouvelle loi électorale est suffisante, un scrutin législatif majoritaire avec la possibilité pour les 2 ou 3 premiers d’être présents dans un 2° tour garantirait une majorité solide et une gouvernance efficace. Si le gouvernement Chahed et avec lui Ennahdha s’étaient attelés à cette tâche au lieu de concentrer tous leurs efforts sur l’exclusion de leurs adversaires, le pays serait sur une bonne voie et nous serions bien plus sereins devant les élections à venir. Tahya Tounes et Ennahdha n’ont pas vu que tout a changé, que les principaux conservatismes, celui des islamistes et celui des Destouriens traditionnels sont à bout de souffle. Ennahdha vit l’émergence d’une nouvelle génération de conservateurs qui n’a rien à voir avec les caciques du mouvement. Une génération fière de sa tunisianité et qui voit d’un très mauvais œil les allégeance des aînés. Les Destouriens aussi sont en train de vivre plusieurs mutations, d’où leur effritement que je pense définitif.

Quelles mutations pour les Destouriens?

Aucun Tunisien digne de ce nom n’est encore sensible aux pratiques d’un autre âge dont usent, aujourd’hui encore, beaucoup de partis qui se considèrent comme héritiers du bourguibisme et qui n’ont gardé du Bourguibisme que ses tares: la personnalisation du pouvoir, la tendance totalitaire et les velléités de manipulations constitutionnelles. Ils ne réalisent pas qu’ils ont sombré dans le ridicule et que leurs mouvements, qui n’ont rien à voir avec le bourguibisme, sont caducs.

Abir Moussi fait-elle partie de ce lot?

Il n’y a aucun doute que Abir Moussi est le plus grand tribun de notre temps. C’est une femme que j’admire pour sa force de persuasion et pour sa puissance mentale. Mais son refus du mouvement révolutionnaire l’empêchera de passer au stade supérieur. Le Destour qui est la traduction de « Constitution » est tombé dans le coma le jour où Bourguiba s’est fait élire président à vie et a donc porté un coup fatal à sa propre « Constitution » et au régime républicain qu’il a lui-même instauré. Depuis, la Tunisie n’est qu’un ersatz de République, et le pouvement destourien, une grande illusion. Ben Ali n’avait aucune idéologie et les restes de ce qui fut le Destour sont aujourd’hui atomisés. Abir Moussi aurait pu le récupérer, le refonder, elle en a la capacité, mais son rejet de la révolution la met dans une logique vide de sens. Pourtant, la révolution est partie intégrante du mouvement réformiste et national tunisien.

Mais la révolution ne fait plus recette.

Il faut avoir une lecture historique des événements, prendre de la distance. La révolution française aussi a été reniée et est passée par différentes phases, mais elle reste ce qu’elle est, un événement fondateur. Notre révolution a été détourné de son objectif par les islamistes et leurs alliés du Tajama3, mais son esprit et sa puissance demeurent et sa réussite sur les plans économiques et sociaux ne dépend que d’un gouvernement efficient et conscient des énormes enjeux.

Quels enjeux?

Nationaux et internationaux, mais il est encore trop tôt pour en parler.

Qu’est ce qui vous différencie, vous, 9alb Tounes, des autres mouvements politiques? Vous vous placez dans cette mouvance nationale réformiste que vous évoquez?

Il est trop tôt pour le dire. Nous ne sommes les héritiers d’aucun mouvement, nous sommes les initiateurs d’un mouvement qui veut changer les choses à la lumière de toutes les nouveautés de notre temps. Nous ne sommes ni à droite ni à gauche, nous allons faire du social là où c’est nécessaire, du libéralisme là où c’est nécessaire, de l’interventionnisme là où c’est nécessaire et surtout, du réformisme dans le sens où nous allons lancer des grands projets non dans des cadres juridiques préexistant, mais dans de nouveaux cadres et ce sont ces projets qui vont devenir, sur toute la république, la norme en matière de technologie, de social, de gestion, etc… Quant aux domaines d’application, ils sont très vastes, ça va de l’Agriculture à l’Energie… Bref, toute notre action sera axée sur le développement économique parallèlement à une gestion novatrice. En même temps, l’État deviendra le partenaire privilégié du monde associatif, il sera à son service et non, comme aujourd’hui, son adversaire. Je ne peux pas vous en dire plus sans empiéter sur le travail de mes partenaires chargés du programme.

Oui, mais vous parlez comme si vous y étiez alors que rien n’est acquis pour le moment

Bien sûr que rien n’est jamais acquis. Nous ne sommes pas à l’abri d’un coup fourré, mais aujourd’hui, à 1 mois du premier tour, ce sera considéré comme une déclaration du guerre contre le peuple tunisien et les conséquences seront terrible pour tout le monde. De notre côté, nous faisons le nécessaire pour gagner de façon régulière. Si on obtient la présidence et une bonne place aux législatives, nous serons outillés pour travailler avec toutes les bonnes volontés qui sauront dépasser les considérations partisanes. Vous savez, je connais Nébil depuis la faculté. Comme beaucoup de Tunisiens, nous avions un rêve commun, celui d’être des gens libres. C’est fait, et chaque Tunisien, nous l’avons vu en 2010/2011, a porté sa pierre à l’édifice. Il ne faut pas avoir la mémoire courte, nous avons vécu quelque chose d’exceptionnel. Aujourd’hui, notre nouveau défi est de réussir à sortir la Tunisie de ses crises et nous ne travaillons que pour ça. Si nous avions eu des gouvernements fiables, jamais nous ne serions entrés en politique. Au contraire, ça nous aurait permis de servir notre pays sans avoir besoin d’entrer dans cette terrible course au pouvoir qui nous éloigne de nos vocations et de nos proches. Mais nous en avons marre des déceptions, des désillusions et du grand n’importe quoi. Franchement, on n’en peut plus de la médiocrité et de l’absence totale de vision, de plans, d’idées et de projets. Comme toujours depuis l’Antiquité, le combat est entre Conservateurs et Réformateurs. Nos ancêtres et nos parents ont tout fait pour nous sortir de l’obscurité, nous n’acceptons pas que des incapables nous y replongent tout en s’accrochant au pouvoir.

 

Propos recueillis par Zahreddine Berhima

 

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