14 janvier l’enquête 1ère partie

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7 ans après le 14 janvier 2011, aucune version des faits ne fait autorité, pourtant, tous les travaux d’enquête nécessaires ont été réalisés. Pourquoi cette occultation de la vérité? Parce qu’elle n’arrange pas les politiques de tous bords qui, pour la plupart, ne réalisent pas que si une énorme crise de confiance frappe aujourd’hui la Tunisie, c’est parce qu’on ne bâti pas sur de l’incertain. « 14 janvier l’enquête » est basé sur des documents officiels, des rapports des renseignements militaires, des procès-verbaux, des écoutes téléphoniques, des listes d’appels téléphoniques, des documents confidentiels, des explications scientifiques et des témoignages d’acteurs de premier plan. Le sujet de ce livre est si passionnel que nous-mêmes, auteurs, nous sommes retrouvés plusieurs fois à nous chamailler sur des détails en jurant chacun avoir raison ! Réalisant l’ineptie de la situation, nous avons décidé de faire table rase des informations, rumeurs, notes, articles et témoignages dont nous avions eu connaissance et de recommencer notre travail à zéro.
Au cours de cette enquête, nous avons remarqué que même des gens parmi les plus proches des événements étaient souvent mal informés et surtout pétris de fausses certitudes qu’ils défendaient bec et ongles. Parfois aussi, nous avons rencontré de la mauvaise foi, de l’occultation et même des tentatives de manipulation. Cela s’applique aux témoins les plus directs et aux responsables des plus hautes sphères de l’État, de la police et de l’armée, y compris des responsables des services spéciaux.
Nous espérons que le lecteur aura la même approche et qu’avant d’aborder ce livre, il fera table rase de tout ce qu’il a appris depuis l’immolation de ce fameux Bouazizi que tout le monde – et même sa mère – évoque aujourd’hui du nom de Mohamed alors qu’il s’appelle Tarak.
Notre souci est de présenter les faits avec autant d’objectivité que possible pour donner au lecteur la possibilité de juger de ce qu’il s’est passé en Tunisie et qui a provoqué des changements importants dans le monde contemporain.

Abdelaziz Belkhodja & Tarak Cheikhrouhou

1/ Des rumeurs mais une vérité toujours dissimulée.

Après des décennies de mensonges, de manipulations, de répression et d’absence de débat contradictoire, les Tunisiens se sont réveillés, le 15 janvier 2011, avec un formidable orgueil : ils ont réussi à abattre l’un des pires régimes policiers de l’histoire !

Mais alors qu’ils se frottaient les yeux, la manipulation s’était malheureusement poursuivie durant toute la nuit lors d’une réunion tenue au ministère de l’Intérieur.

Encore une fois, les dirigeants ont jugé que le peuple ne méritait pas de connaître la vérité. Ce peuple qui venait de se libérer était une nouvelle fois – et en un temps record cette fois-ci – délaissé par les gouvernants.

La confiscation du soulèvement était en cours !

Si le gouvernement en avait eu le courage politique, le peuple aurait fêté de façon somptueuse cet événement exceptionnel, l’un des plus grands de l’histoire de la Tunisie, et le pays aurait pu alors vivre une transition rapide et fiable vers la démocratie.

Or, bizarrement, jusqu’à ce jour, alors que le pays connaît une liberté de ton jamais atteinte et que les médias s’enflamment sur les faits les plus anodins, beaucoup de vérités restent dissimulées. Plusieurs événements du 14 janvier 2011 restent volontairement non reconnus officiellement par les gouvernements qui se sont succédé. Et si les médias et les historiens ne s’en mêlent pas avec plus d’intensité, l’histoire va très probablement les occulter définitivement et épouser une version politisée, partiale et réductrice de la réalité.

Comme s’ils s’étaient entendus pour cacher des vérités essentielles, plusieurs ministres du premier gouvernement Ghanouchi post-14 janvier ont eu l’occasion de s’exprimer à la télévision au sujet des événements ayant conduit à la fuite de Ben Ali, mais aucun n’a traité du sujet. Dans la nouvelle ambiance de liberté, les nouveaux responsables – tous anciens ministres de Ben Ali – ont laissé libre cours à leurs fantasmes politiques (1) et chacun d’entre eux a tenté, par tous les moyens, d’attirer l’attention des médias sur lui-même en occultant (2) la partie essentielle de la réalité du 14 janvier. Ahmed Friaa, ex-ministre de l’Intérieur, s’est exprimé lors d’une interview d’une heure sur la chaîne saoudienne « El-Arabia » et lorsqu’on lui a demandé des détails sur cette journée, il est passé de 15h à 20h, comme si rien ne s’était passé. Lors d’une conférence qu’il a tenue à la Fondation Temimi le 29 octobre 2011, alors que les journalistes le questionnaient sur son nouveau parti, nous avons demandé à l’un d’entre eux (3) de poser une question très précise le concernant en tant qu’ancien ministre de l’Intérieur. Les données fournies par ce journaliste ont littéralement déstabilisé Ahmed Friaa : «Est-il vrai que le 14 janvier, à 16h23 précises, vous avez bien entendu le ministre de la Défense, Monsieur Ridha Grira, ordonner au général Ammar d’éliminer Samir Tarhouni et ses hommes pour libérer la famille Trabelsi prise en otage ? ».

Voyant les autres journalistes sursauter, hésitant, Ahmed Friaa a répondu : « Je crois que je ne m’en rappelle plus. Mais ça ne veut pas dire que ça ne s’est pas passé ! »

La question fait pourtant référence à des faits gravissimes (4) et inoubliables.

Interviewé à propos des événements du 14 janvier sur le plateau de la chaîne « Ettounsia », Kamel Morjane – ex ministre des Affaires Etrangères – s’est arrêté à 15h. Mohamed Ghanouchi – ancien-Premier ministre – s’est exprimé à plusieurs reprises sur plusieurs médias et, sans donner de détails sur cette journée, il est allé jusqu’à se présenter comme le « sauveur » de la Tunisie, l’homme qui a évité au pays un bain de sang certain. Nous n’avons bien sûr jamais eu droit à aucune précision à ce niveau(5). Enfin, Ridha Grira, sautant de média en média et racontant son propre 14 janvier, s’est présenté en « justicier de la Révolution », celui qui a « empêché le chaos », alors que les témoignages officiels de plusieurs protagonistes, officiers de l’armée et ministres compris, l’ont contredit (6).

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NOTES

(1) Dans les jours qui ont suivi le 14 janvier, il était encore question, comme le prescrit la Constitution de 1959, d’organiser des élections présidentielles dans les 60 jours suivant le départ de Ben Ali. Il semble que plusieurs responsables aient alors eu la folie des grandeurs.
(2) D’une façon systématique, comme s’ils s’étaient entendus pour occulter la vérité tandis que plusieurs fausses versions des événements ont été très largement médiatisées.
(3) Wajdi Ben Messaoud, du Journal en langue arabe « El Hakaek » (Réalités).
(4) La complexité du traitement de cette question est que l’ordre, légal (il s’agit de réagir à une prise d’otage) devient illégitime et politiquement condamnable une fois le régime abattu. Or, ce qui nous importe n’est pas la condamnation de cet ordre, mais la reconnaissance de sa réalité qui enlève beaucoup de doutes sur ce qui s’est passé le 14 janvier.
(5) La thèse d’une attaque libyenne évitée de justesse a été à un certain moment avancée, mais le fait de n’avoir pas rebondi là-dessus après la chute de Kaddafi prouve qu’il ne s’agit que d’une excuse conjoncturelle.
(6) Rachid Ammar, N. Chattaoui, M. Ghanouchi, Ahmed Choubir, Taieb Ladjimi.

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