14 janvier l’enquête 2e partie

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Les intérêts en cause

Il n’y a pas que la vérité qui est trahie, car pendant qu’au sommet de l’Etat chacun ne pense qu’à sa tête, d’autres, seuls ou en association avec des éléments étrangers, essayent de sauvegarder coûte que coûte leurs intérêts.

A ce jour, aucune version fiable, qu’elle soit officielle ou officieuse, tunisienne ou étrangère, n’existe sur ce qui s’est réellement passé en Tunisie. Alors que la France, premier partenaire de la Tunisie a reconnu officiellement le fiasco de la DGSE(10) et de la DCRI(11) qui n’ont rien vu venir(12), des hauts cadres des renseignements français(13), tout en affichant leur «connaissance approfondie»(14) de la Tunisie, ont défendu, après le 14 janvier, des hypothèses théoriques et souvent fantaisistes(15) qui sont très loin d’une réalité, qui – il faut le reconnaître – est particulièrement difficile à établir du fait de la multiplicité et de la superposition des faits.

Mais nous pouvons tout de même brosser un tableau fidèle des différents facteurs qui ont contribué à la chute du régime puis à confisquer ou détourner cette révolution de ses buts premiers.

En Tunisie, il y a les « gardiens » du temple, principalement ceux qui ont accumulé des fortunes faramineuses du temps de Ben Ali et qui ont tenté par tous les moyens de sauvegarder et leur tête et leur fortune.

À l’extérieur, il y a les puissances occidentales qui avaient signé de très gros contrats avec la Tunisie, des contrats susceptibles d’endetter les Tunisiens pour plusieurs générations. Parmi ces puissances, la France(16), qui a conclu lors de la rencontre Ben Ali-Sarkozy à Tunis en 2008, des marchés très juteux et pas toujours justifiés, concernant principalement les télécommunications, le ferroviaire, la grande distribution, l’armement, le transport aérien(17) et le nucléaire(18). Il ne s’agissait là que de la suite logique d’un rapprochement initié plusieurs années auparavant mais qui, de respectueux rapports d’Etats, a transformé les rapports tuniso-français en rapports de copinages ou d’affaires réciproques car la plupart de ces accords avaient pour principaux bénéficiaires les proches de Ben Ali.

En 2008, Sarkozy et Ben Ali signent des contrats faramineux et pas toujours justifiés

Tout le monde se souvient de la phrase que Jacques Chirac a adressée à Ben Ali lors d’une visite officielle à Tunis en 2003 : « Le miracle tunisien ». La formule a un seul intérêt : montrer comment un régime dictatorial peut survivre(19) des années durant grâce à sa propagande et aux soutiens étrangers – souvent occidentaux et défenseurs des droits de l’Homme – qui n’ont cure de ce qui se passe chez leurs clients pourvu que leurs intérêts financiers soient assurés, comme le montre la grande passivité des responsables et des médias étrangers devant la révolte(20) du bassin minier de Gafsa début 2008, véritable prémice du soulèvement de 2010-2011.


NOTES

10 – Direction générale de la Sûreté extérieure : Structure de Renseignements extérieurs. Essentiellement militaire, elle dépend du ministère français de la Défense.
11 – Direction centrale des Renseignements intérieurs : Structure de Renseignements intérieurs. Elle dépend du ministère français de l’Intérieur. Il lui arrive parfois d’agir en dehors des frontières françaises, seulement pour servir l’intérêt français (économique, financier, stratégique).
12 – Rappelons en ce sens la déclaration de Nicolas Sarkozy, en pleine campagne électorale en mars 2012, qui avoue que sa plus grande erreur est de ne pas avoir vu venir la révolution tunisienne, ce qui dénote de la surprise totale des gens les mieux informés eux-mêmes. N. Sarkozy a ajouté, en visant les responsables des services de Renseignement « ce n’est pas une consolation que personne ne l’ait vue venir ».
13 – Alain Chouet (Chef du service de renseignement de sécurité de la DGSE chargé de la lutte antiterroriste) lors d’une interview sur le site owni.fr, intitulée : «C’est l’armée qui a chassé Ben Ali du pouvoir, pas la rue» / Eric Denécé (Directeur du centre français de recherche sur le renseignement) lors d’une interview du quotidien «La Tribune», intitulée « Les révolutions arabes ne sont que des coups d’Etat militaires masqués »
14 – Article sur le site maghreb-confidentiel, qui se base sur des données fournies par les analyses de « diplomates occidentaux »
15 – Il n’est pas étonnant que les autorités françaises n’aient rien vu venir puisque l’Ambassadeur de France de l’époque était proche des membres les plus controversés de la belle-famille de Ben Ali, qu’il recevait en grande pompe même lors des fêtes nationales françaises. Il est notoire en Tunisie que les fonctionnaires français chargés du Renseignement, qui se sont «Sarkozifiées», prennent leurs sources dans les salons et les restaurants les plus huppés de Tunis, d’où une vision complètement détachée de la réalité tunisienne.
16 – Dont on comprend ainsi l’empressement à contenir la révolte, à travers les déclarations de Michèle Alliot-Marie.
17 – Airbus, le constructeur européen d’avions, a déclaré, le 15 juillet 2008, qu’il avait remporté des commandes de Tunisair pour 16 avions, dont trois A350-800, trois A330-200 et dix A320. La valeur des commandes n’a pas été divulguée. Il faut noter que le ministère des Transports, jusqu’à ce jour, n’a jamais remis en cause ces commandes, malgré leur inutilité manifeste du fait de la baisse drastique du tourisme.
18 – Alors que la Tunisie offre des perspectives très intéressantes de développement de l’énergie solaire (voir « projet desertec ») !
19 – Grâce en grande partie à l’ATCE, Agence tunisienne de Communication extérieure.
20 – Limitée au départ à des revendications socioprofessionnelles, la révolte du bassin minier a ensuite revêtu une dimension politique qui a révélé la crise du « système Ben Ali » : les dispositifs sécuritaires habituels se sont rapidement avérés insuffisants, le mythe de la « Tunisie dragon d’Afrique » a été battu en brèche et les problèmes du chômage, de la précarité généralisée et de la corruption ont constitué les principaux moteurs de la protestation. Sur le plan politique, les forces d’opposition classiques et les syndicats se sont trouvés dépassés par l’audace protestataire des citoyens ordinaires. En ce sens, le mouvement social du bassin minier a marqué la fin du «Pacte de sécurité» mis en place par le régime dès son arrivée.

À suivre. Source (cliquez)

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