Héros de la guerre d’indépendance, détenteur de la carte « numéro 1 » du FLN, il est mis à l’écart en 1962 au profit d’Ahmed Ben Bella puis rapidement emprisonné et sommé de quitter l’Algérie. Il s’installe à Kenitra, au Maroc. C’est là qu’on vient le chercher à la fin 1991 : le premier tour des élections législatives a donné une large majorité aux islamistes du FIS (Front Islamique du Salut) et les hommes en place décident d’interrompre le processus électoral pour éviter l’instauration d’une théocratie. Le président Chadli Bendjedid est contraint de démissionner, et il faut une figure à la fois respectée et « neuve ».

Après quelques jours d’hésitations, Mohamed Boudhiaf accepte et reçoit des pouvoirs provisoires le 16 janvier 1992. Il lance alors un combat sur deux fronts à la fois : contre les islamistes et contre la corruption omniprésente dans l’administration.

Quelques mois plus tard, à Annaba, il se dispose à prononcer un important discours en vue de dénoncer la corruption du régime et sans doute de mettre au rancart quelques profiteurs et incapables, prenant prétexte du danger islamiste pour se maintenir au pouvoir.

Il n’aura pas le temps d’aller au bout de son discours. Surgi sur la tribune, dans son dos, un sous-lieutenant islamiste lance une grenade et tire au pistolet-mitrailleur sur lui. Le tireur est immédiatement arrêté mais ne dira rien sur ses motivations et ses éventuels commanditaires.

Il reste difficile d’évaluer avec précision la part respective prise par les islamistes, les coteries affairistes, les services secrets et les militaires hostiles à un rapprochement avec le Maroc dans cet assassinat mais la conséquence est claire : la mort de Mohamed Boudhiaf, président intègre et estimé, replonge l’Algérie dans le chaos et la corruption.

Boudhiaf était animé de convictions solides et bien établies en faveur d’une Algérie démocratique et moderne. Pour lui, la question qui est posée à tous les pays musulmans est d’opter pour la modernité et la démocratie, et l’Algérie a opté pour ce choix, soulignant, au passage, qu’en janvier 1992, c’est le processus électoral qui a été arrêté et non la démocratie, et il en donne pour preuve la liberté de la presse, les activités des autres partis et le fait que personne n’ait été inquiété. Seulement, ajoute-t-il, il y avait un parti qui a été autorisé en contradiction avec la Constitution et les lois en vigueur qui interdisent les formations politiques à base religieuse. Malgré son appel de «la main tendue», l’agitation a continué et des gens préparaient des actions armées. Il y a même eu, rappelle-t-il, des appels à l’insurrection armée à partir d’une mosquée, un vendredi. Pour ces gens, la démocratie est une hérésie, un blasphème. Mohamed Boudiaf a vite compris qu’il fallait d’abord rétablir l’autorité de l’Etat et il le dit clairement dans l’interview qu’il a accordée aux journalistes français. Pour Mohamed Boudiaf, il fallait en finir d’abord avec «cette situation qui chaque vendredi posait des problèmes aux forces de l’ordre et aux citoyens», une situation chaotique et d’anarchie et, explique-t-il, «comme mon premier objectif est de rétablir l’Etat dans son autorité, il est impossible de continuer de cette façon». C’est ainsi qu’il justifie et assume la décision prise par le HCE d’instaurer l’état d’urgence et de prendre des mesures de détention préventive dans les camps du sud à l’égard des personnes qui entretenaient l’agitation autour des mosquées chaque vendredi. «Le HCE, qui remplace le président de la République, a pris la décision des internements et a décidé d’en finir avec cette anarchie», lance-t-il. Les internés du sud étaient au nombre de 8 800, répartis sur cinq centres, précise-t-il, ajoutant que les autorités avaient envisagé d’ouvrir d’autres centres pour réduire le nombre d’internés par centre. Ils ont été arrêtés en vertu de l’état d’urgence qui a été imposé aux autorités. Il rappelle qu’il a autorisé les organisations internationales à aller sur place inspecter la situation dans les centres d’internement, ainsi que les visites des familles et annonçait «beaucoup de libérations pour la fête de l’Aïd».

«Une démocratie faussée à la base»

Il conteste fermement, chiffres à l’appui, qu’il y ait eu un raz-de-marée du FIS : «L’Algérie, explique-t-il, comptait 13 200 000 électeurs, ceux qui ont voté le 26 décembre 1991 étaient au nombre de 5 millions. Le FIS a obtenu 3 200 000 voix, le FFS 500 000 et le FLN, 1,5 million de voix». Il fait constater que «la grande partie n’a pas voté.» Pourquoi ? Parce que c’était une démocratie faussée à la base, c’est là le résultat de son analyse. Il rappelle que l’Algérie avait vécu, avant ces élections, sous le régime monolithique, sans expérience démocratique et sans arriver à se débarrasser des perversités du parti unique. Contrairement à ce qui s’est dit, Boudiaf n’était pas coupé des réalités du pays malgré sa situation d’exilé depuis novembre 1962, quand, comme il le raconte, il avait créé le parti d’opposition, le PRS (Parti de la révolution socialiste) puis, après 1979, dans une position de repli et d’observation, jusqu’à 1988 où il a commencé à recevoir des sollicitations de personnalités, notamment d’anciens militants qui lui demandaient de rentrer au pays. Boudiaf fait savoir qu’il ne croyait pas en ce processus démocratique greffé sur les événements graves d’octobre 1988. Il n’a jamais douté que la situation en Algérie allait s’aggraver et ce qui s’est passé ne l’a pas surpris. En janvier 1992, un ancien camarade de la Fédération de France lui a téléphoné pour lui dire qu’il avait une mission auprès de lui. Il ne s’agissait pas d’un projet de constitution d’un parti d’opposition comme l’a pensé Boudiaf, mais de lui demander de répondre à l’appel du pays. Réticent au départ, il a ensuite posé comme condition de rencontrer les décideurs et de discuter avec eux. Il a vu Sid-Ahmed Ghozali, d’anciens moudjahidine et d’autres. Malgré ces discussions, il n’avait pas une idée précise, mais il a senti qu’il était de son devoir de rentrer pour servir le pays. Il explique qu’il est rentré par devoir pour apporter sa contribution à la sortie de crise. «Ce n’est pas à mon âge, dit-il, que je vais faire une carrière politique. Je n’ai pas aimé le pouvoir, mais dans cette condition, je l’ai accepté dans un seul but : remplir une mission qui est, avec la participation de toute la jeunesse algérienne, ses cadres, ses éléments conscients, d’essayer de remettre le pays sur les rails et faire redémarrer l’Algérie». C’est dans cette émission, La marche du siècle, que Boudiaf fit état de la difficulté du HCE à trouver «soixante cadres honnêtes et compétents» pour remplacer l’APN, dissoute en décembre 1991, par un Conseil national transitoire, coopté. Mais il n’a pas désespéré pour autant, appelant les jeunes à lutter pour améliorer leurs conditions. Il était convaincu que l’Algérie disposait de tous les moyens de s’en sortir. Il avait appelé l’Europe à assumer ses devoirs vis-à-vis des pays du Sud, dans son propre intérêt, pour éviter le phénomène de l’émigration massive. Ses dernières phrases dans cette interview ont concerné l’armée. Il affirme nettement : «Je ne me sens pas du tout sous surveillance.» Et il explique que tant que la société ne se structure pas et que les partis représentatifs ne jouent pas leur rôle, l’armée aura cette place. «On fait supporter à l’armée les erreurs des politiques. L’armée veut éviter à l’Algérie l’effusion de sang. C’est une armée républicaine qui n’attend que le rétablissement de la situation pour se retirer dans les casernes. J’en suis convaincu», a-t-il conclu.


Sources :

Herdodote.net

 

Algérie Patriotique

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