Interview

Suite à un post de Abdelaziz Belkhodja sur une éventuelle victoire des listes indépendantes, nous lui avons posé quelques questions sur les élections municipales et leurs conséquences possibles. Selon lui, un vote sanctionnant les partis au pouvoir ne peut avoir que des effets bénéfiques. Localement, il permettra à nos villes d’obtenir du sang neuf. Au niveau national, il obligera les partis au pouvoir à se ressaisir et à aborder avec vigueur la question de la faillite économique.

La Nation : Nous sommes à quelques heures des élections municipales, quel est votre pronostic.

Abdelaziz Belkhodja : Les instituts de sondage eux-même sont dans le flou total vu qu’à part le personnel des partis, la grande majorité ne sait toujours pas pour qui voter. C’est d’ailleurs mon cas. Les Tunisiens savent que les deux principaux partis ont fait leur désespoir et ils n’ont aucune envie de voter pour eux. Les déçus de ces deux partis pensent voter « utile » mais ils savent, au fond d’eux même, qu’ils votent inutile car jamais rien de bien ne peut venir de ces deux formations qui ont eu en main toutes les possibilités mais qui n’ont fait qu’enfoncer le pays dans le néant, et ce, dans tous les domaines. Donc, le résultat variera selon le courage politique des électeurs. S’ils décident de voter pour les listes indépendantes, ils lanceront aux hommes politiques un message très important qu’ils seront obligés d’écouter. D’ailleurs, les municipales permettent aux Tunisiens de lancer ce message sans risque, au contraire, car les listes indépendantes sont bien plus aptes à gérer les municipalités que celles de ces deux partis clientélistes et incompétents. Il y a donc tout à gagner et rien à perdre de voter pour les indépendants.
Donc, j’ai un vœu, mais pas de pronostic.

Mais il n’y a pas là un risque de voir les forces progressistes s’effriter plus encore?

Parce qu’avec Nida et les partis actuels, vous pensez que les forces progressistes ont une chance en 2019? Non, il ne faut pas se leurrer, une nouvelle formation doit émerger, tout le monde en est conscient, Nida et les autres devront s’y soumettre, sinon, il disparaîtront.

Voulez-vous faire passer le message qu’il y a des volontés, de nouvelles volontés?

Oui, il y a plusieurs initiatives en cours, et elles sont très valables, elles font un excellent travail et elles disposent de grandes compétences et même de personnalités notoires, mais laissons les travailler, ce n’est pas le moment d’en parler.

Selon vous, les Indépendants seront plus aptes à gérer les municipalités?

Oui parce que la plupart d’entre eux sont mus par le désir de préserver leurs villes. Il est clair que nos villes sont devenues invivables, la saleté, les moustiques, la mocheté, la gabegie, la violence, le banditisme, l’absence totale de vie culturelle, la décadence de la vie sportive… on n’a jamais vu nos villes tomber aussi bas. Les indépendants, qui comptent beaucoup de capacités, feront mieux, d’une manière ou d’une autre, qu’un personnel proche des partis car on a vu de quoi ils sont capables, on a vu comment ils ne font rien pour faire respecter les règles, comment ils font des compromis avec les mafieux et comment ils sont incapables de prendre des initiatives ou de faire vivre les villes.

Mais le scrutin à la proportionnelle risque de figer les municipalités.

Oui, comme il a figé le pays. Sauf que les indépendants, dans plusieurs villes, passeront devant les partis. Alors, ils auront le moyen de diriger et de gérer. Il ne faut pas se faire d’illusions, Ennahda et Nida, qui ne comptent que très peu de capacités, ne font plus illusion. L’image de force que doit donner un parti, ils l’ont perdue, tout le monde sait que ce sont des formations incapables de gérer quoi que ce soit. Regardez l’état du pays et vous en serez convaincus.

Vous pensez qu’Ennahda et Nidaa vont reculer?

Oui, d’ailleurs regardez comme ils se battent avec l’énergie du désespoir, regardez les idioties de leurs campagnes électorales, ils ont perdu la raison. Ghannouchi qui évoque le wifi gratuit pour espérer mobiliser les jeunes, Nida qui ressort le bendir et la tabla des années 60, c’est loufoque. Nidaa et Ennahda ont détruit le pays, tout le monde le sait, voter pour eux va être quelque chose de très difficile pour quelqu’un de normalement intelligent.

Si les indépendants triomphent, est-ce que ça aura une incidence sur la vie politique?

Oui, une déculottée des partis au pouvoir détruira leur légitimité et le président de la République sera obligé de choisir un nouveau gouvernement non partisan, un gouvernement qui sera chargé de sauver le pays sur la base d’un plan précis (le plan Carthage II est d’ailleurs prêt), ce qui est plus que vital pour la Tunisie. Laisser ce gouvernement, qui a échoué partout et qui pourtant ne pense qu’aux échéances électorales, serait dramatique.

Mais ces changements de gouvernement sont mauvais pour la stabilité du pays.

Ah bon? Changer une équipe qui ne marche pas c’est mauvais? Laisser des incompétents c’est mieux? Par quel miracle le temps changerait il quelqu’un de mauvais? Surtout que ce gouvernement est de plus en plus mauvais et qu’il n’est désormais soutenu que par Ennahdha. Et puis, il ne faut pas se leurrer, si Ennahdha le soutien, c’est parce qu’il travaille en sa faveur. En fait, plus vite ce gouvernement changera et mieux ce sera. BCE devra, la prochaine fois, choisir un gouvernement sur des critères objectifs et non sur des critères d’appartenance politique.
Bref, de ces élections peut venir la lumière, le Tunisien doit avoir le courage politique de censurer les partis qui ont rendu sa vie précaire, il doit leur lancer un message clair. Il a perdu patience, j’espère que ça se fera.

N’est ce pas naïf d’espérer que des Indépendants, sans moyens, passeront devant les grosses cylindrées politiques?

Etait-ce naïf de croire, en 2010, que le régime allait tomber? Etait-ce naïf de croire, en 2013, qu’Ennahdha allait quitter le pouvoir? Etait-ce naïf de croire, en 2014, qu’Ennahdha allait perdre? Personnellement, je suis optimiste et je pense aussi que le changement des mentalités peut être très rapide, il dépend, en fait, de la superstructure d’un pays, c’est à dire de l’aptitude de toutes ses élites à déployer une vision. Le 15 janvier 2011, tout à coup, les Tunisiens se sont mis à respecter les feux de circulation et à faire la queue dans les boulangeries, pourquoi d’après vous ce changement de mentalité en 24h? Parce qu’ils avaient enfin une vision, celle d’un pays débarrassé de la violence politique et de la corruption. C’est toujours notre rêve, bien que les partis au pouvoir l’ont largement endommagé. Les rêves ne sont pas de la naïveté, s’ils sont secondé par de la volonté et du courage, ils aboutissent. C’est la leçon de l’Histoire. Alors, courage les gens…

 

Propos recueillis par Mounir Kooli

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