En 2011 c’était un soulèvement général où toutes les classes se sont liguées contre la dictature et la corruption. Aujourd’hui ce sont les laissés pour compte qui se révoltent parce que la situation a empiré et qu’ils ne voient rien venir à l’horizon.
Le gouvernement tente de rassurer avec des déclarations et avec la sempiternelle théorie du complot; cependant, le véritable problème est dans la précarité extrême d’une large partie de la population alors que tous les voyants de l’économie sont au rouge.

Vous pensez que ce mouvement est spontané ?

Ça veut dire quoi un mouvement spontané? Il y a toujours des raisons quand on sort dans la rue pour braver les forces de l’ordre. La raison principale de celui-ci est que les jeunes ne croient plus en aucun parti ni mouvement, plus personne ne les représente, depuis 2011 ils se sont chaque année marginalisés un peu plus, d’où un mouvement violent, nocturne, désorganisé, éclaté et donc facilement manipulable.

Pourtant, beaucoup déclarent que ce mouvement est totalement organisé par différentes parties pour différents intérêts.

Il y a tout à la fois, il y a le Chocotom, les manifestants et les casseurs, ça se passe comme ça dans le monde entier. Même aux USA, le pays le plus riche et puissant du monde, des émeutes suivent souvent les mouvements sociaux. Je pense que le fond du problème est assez important pour qu’on ne s’attarde pas sur des questions périphériques. Il n’y a plus d’État en Tunisie. Partout c’est la désorganisation, la misère, le malheur, ce qui entraîne, vu la nullité du paysage politique et médiatique, la haine des laissés pour compte. En 2011 c’était un mouvement général où toutes les classes se sont liguées contre la dictature et la corruption, aujourd’hui, les laissés pour compte ont compris que leur problème n’est pas une question de Droits ou de Libertés, mais d’une classe dominante qui les ignore ou, au mieux, les exploite.

Vous pensez qu’il est possible, à moyen terme, de sortir la Tunisie de ses crises?

C’est même possible à court terme, il y a des milliers de solutions, mais les gouvernements sont tétanisés par un environnement administratif nocif. Ils sombrent, sans réfléchir, dans des problèmes annexes. Aucun d’entre eux n’a fait de la véritable politique, c’est à dire établir un plan fiable, le communiquer et le réaliser. Nos hommes « politiques » se sont comportés comme des amateurs ou des propagandistes. Où sont les réformateurs qui savent défendre leurs projets devant le peuple et l’Assemblée? On n’en a vu aucun. Youssef Chahed, après nous avoir dit « il faut se lever pour la Tunisie » a été le premier à s’asseoir. Les réformes sont restées dans les couloirs de l’Assemblée, il ne les a jamais défendues. La loi d’urgence économique, si vitale au pays, où est-elle? Pourquoi n’est-il pas monté au créneau? Un an et demi après sa nomination, quel est le bilan?

A qui la faute?

Aux présidents qui se sont succédé et qui ont choisi des chefs de gouvernement sans leur demander comment ils comptent procéder pour remettre le pays debout, ces mêmes chef de gouvernement ont choisi des ministres sans leur demander comment ils comptent gérer leurs départements et ainsi de suite… le flou total, avec les résultats correspondants.

Comment pouvez-vous l’affirmer?

Avez vous vu un Centralien, un Polytechnicien, un Enarque ou même quelqu’un qui a étudié la Science politique à la tête d’un gouvernement depuis 2011? On a vu des agronomes chefs du gouvernement, des Juristes à l’armée, des juges à l’Intérieur. Pourquoi personne n’est à sa place? La Tunisie a misé depuis 60 ans sur l’Education, pour finir par nommer des responsables sur des critères farfelus. Même le critère minima, celui de l’expérience, a été largement ignoré.

Vous pensez qu’il y a des gens capables de sortir la Tunisie du gouffre?

Des centaines de personnes en sont capables. Certes, c’était plus facile en 2011 et c’est de plus en plus difficile aujourd’hui, mais c’est très possible, et ça peut même être très rapide. Nous avons de la matière grise sauf que les pouvoirs ne croient pas aux idées, ils les rejettent, comme ils rejettent tout ce qui les dépasse. Depuis 2011, je vous défie de me citer une seule personne idoine ou une action valable.

La lutte contre la corruption, c’est quand même une réussite

Pour quel résultat ? Un épouvantail et des douaniers arrêtés depuis des mois et toujours pas la moindre condamnation? Et un fantomatique complot contre l’État qui, bizarrement, s’est focalisé sur deux cadres recrutés en 2016 et qui sont les seuls à avoir réussi a stopper le terrorisme alors que ceux qui ont protégé les terroristes et envoyé des milliers de nos jeunes en Syrie sont libres?
Soyons clairs, la corruption est institutionnalisée en Tunisie, elle est partout. Dans les cabinets ministériels, dans les instances anti corruption, dans les tribunaux, partout ça pue la corruption. La pseudo « lutte anti corruption » a été éclatée entre plusieurs instances, ce qui dilue complètement sa force de frappe. La lutte contre la corruption est devenue un leitmotiv politique pour grimper dans les sondages, c’est tout. Une vraie lutte contre la corruption, les spécialistes savent comment elle doit avoir lieu, mais personne n’en veut.

Comment sortir de la crise actuelle ?

Négocier, calmer les esprits, s’entendre sur des solutions. Ensuite, il faut demander au gouvernement de s’expliquer sur ses déclarations. Chahed a dit « 2018 sera la dernière année difficile », on veut bien qu’il nous explique de quelle manière il va remettre le pays debout.

Sur quelles solutions s’entendre ?

Pour ne pas sombrer dans une inutile crise politique et se concentrer sur l’essentiel, il faudrait annexer à l’Accord de Carthage un vrai plan de sortie de crise, un plan d’économie politique précis, fiable et réalisable. Il faut solliciter les cerveaux. J’ai rencontré des dizaines de gens qui ont d’excellentes solutions, immédiatement applicables. En fait il faut cesser de demander « qui va nous diriger » mais se demander plutôt « comment nous allons sortir le pays de la crise ».
Bien des pays du monde ont connu de terribles crises, des catastrophes naturelle, des guerres, des massacres, et s’en sont sortis avec intelligence. Les décideurs doivent croire aux idées et non aux allégeances qui ne génèrent que la médiocrité. Si la médiocrité persiste, le pays ne se relèvera plus car désormais, tous les voyants de l’économie sont au rouge. La hausse des prix à la consommation atteint désormais son plus haut pic depuis 2010. La dette extérieure flirte désormais avec 80% du PIB et le pays encourt un risque réel d’inscription sur la liste des pays surendettés.

 

 

 

 

 

 

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