Le discours de Marco Rubio à Munich n’est ni une maladresse, ni une approximation, ni un dérapage.
C’est un acte politique conscient.
Un manifeste.

Lorsqu’il appelle à « revitaliser la civilisation occidentale » (extrait de la déclaration de Marco Rubio en fin d’article) en glorifiant cinq siècles d’expansion, il ne parle pas de culture, ni de science, ni de progrès humain. Il parle de conquête. Il parle de domination. Il parle de hiérarchie.

Il faut nommer les choses : Marco Rubio réhabilite l’idéologie impériale.

Derrière le vocabulaire policé se cache une vieille musique. Celle qui accompagne toujours les empires quand ils sentent leur puissance vaciller. Celle qui transforme la violence en destin et la prédation en vertu.

Cette « plus grande civilisation de l’histoire humaine » dont il se réclame s’est construite sur des massacres, des génocides, des esclavages de masse, des déportations, des famines organisées, des exterminations culturelles et la destruction méthodique de sociétés entières. Elle ne s’est pas étendue par rayonnement, mais par la force. Elle n’a pas « civilisé » : elle a soumis.

Et contrairement à ce que suggère Rubio, cette logique ne s’est pas arrêtée en 1945.

La fin officielle des empires coloniaux n’a pas signifié la fin de la domination occidentale. Elle en a seulement changé les formes.

Depuis la Seconde Guerre mondiale, les grandes puissances occidentales — et en premier lieu les États-Unis — n’ont cessé d’intervenir, de renverser des gouvernements, de détruire des pays entiers, de provoquer des guerres, des famines et des effondrements sociaux.

Des millions de civils ont été massacrés au nom de la « lutte contre le communisme », puis au nom de la « guerre contre le terrorisme », puis au nom de la « démocratie ». Toujours avec les mêmes résultats : villes rasées, sociétés disloquées, générations sacrifiées.

Les États-Unis ont soutenu, armé et financé certains des pires dictateurs de la planète, tant qu’ils se montraient dociles à l’ordre impérial : tortionnaires, putschistes, chefs de milices, régimes sanguinaires. Peu importaient les charniers, les prisons secrètes, les disparitions, tant que les intérêts géopolitiques étaient préservés.

Le meilleur exemple de la sauvagerie occidentale et de son hypocrisie est son soutien économique, financier, politique, culturel, juridique, moral et matériel indéfectible à Israël qui opère, depuis des décennies, un nettoyage ethnique et depuis octobre 2023, un génocide en direct contre le peuple désarmé de Palestine.

Glorifier l’héritage impérial sans reconnaître cette continuité de violence n’est pas une ignorance.
C’est un mensonge.
Un mensonge structurant.

C’est affirmer que ces crimes étaient nécessaires.
C’est suggérer qu’ils pourraient l’être encore.

Une civilisation incapable de regarder ses crimes en face cesse d’être une civilisation. Elle devient une mythologie. Une machine à se raconter qu’elle a toujours eu raison.

Rubio ne veut pas réparer le monde.
Il veut restaurer un ordre.

Un ordre où certains décident et d’autres obéissent.
Un ordre où les frontières se ferment pour les pauvres mais s’ouvrent pour les armées et les multinationales.
Un ordre où le Sud global redevient un réservoir de matières premières, de main-d’œuvre bon marché et de marchés captifs.

Ce qui rend ce discours encore plus obscène, c’est l’homme qui le porte.

Marco Rubio est le fils d’immigrés cubains. Héritier d’un exil, d’une fuite, d’une histoire de vulnérabilité. Il est le produit d’une immigration que ses alliés politiques passent leur temps à criminaliser.

Et pourtant, parvenu au sommet du pouvoir, il défend désormais un monde fermé, militarisé, hiérarchisé.

Il incarne la figure parfaite du transfuge moral : celui qui a franchi la frontière, puis aide à la verrouiller derrière lui.

Certains montent par l’échelle.
Puis la brûlent.

Mais le scandale ne s’arrête pas à Washington.
Il se prolonge à Munich.

Car pendant que Rubio glorifie les empires, l’Europe applaudit.

Elle applaudit celui qui légitime un imaginaire qui a ravagé ses propres peuples et ceux du monde entier.
Elle applaudit alors même que l’administration qu’il représente menace ouvertement l’intégrité territoriale d’États européens.

Cette ovation n’est pas une politesse diplomatique.
C’est un aveu de faiblesse historique.

L’aveu d’un continent qui ne croit plus en lui-même.
Qui préfère l’alignement à la souveraineté.
La protection illusoire à l’autonomie réelle.

Pendant ce temps, le reste du monde observe.

Et se souvient.

L’Afrique se souvient.
L’Asie se souvient.
L’Amérique latine se souvient.

Les descendants des colonisés n’ont pas oublié les chaînes, les coups, les villages brûlés, les langues interdites, les corps jetés dans des fosses anonymes.

On peut réécrire les discours.
On ne réécrit pas les cimetières.

Le discours de Munich marque un tournant dangereux : l’Occident ne fait même plus semblant de parler d’universalité. Il parle de puissance.

Quand le langage des droits s’efface, le langage de la force revient toujours.

Et l’histoire montre une chose avec une constance implacable : les empires qui choisissent la nostalgie plutôt que la transformation accélèrent leur propre chute.

Munich n’a pas été un sommet pour sauver l’Occident.

Munich a été un moment où l’Occident a montré au monde ce qu’il est en train de redevenir.

Abdelaziz Belkhodja


Extrait de l’intervention de Marco Rubio à Munich le 14 février 2026

« Pendant cinq siècles, avant la fin de la Seconde Guerre mondiale, l’Occident n’avait cessé de s’étendre – ses missionnaires, ses pèlerins, ses soldats, ses explorateurs déferlaient depuis ses côtes pour traverser les océans, s’installer sur de nouveaux continents, bâtir de vastes empires s’étendant à travers le globe. Mais en 1945, pour la première fois depuis l’époque de Christophe Colomb, il amorçait son repli. […] Les grands empires occidentaux étaient entrés dans un déclin irréversible, accéléré par les révolutions communistes athées et par les soulèvements anticoloniaux qui allaient transformer le monde […]. Dans ce contexte, alors comme aujourd’hui, beaucoup en sont venus à croire que l’ère de domination de l’Occident était révolue […]. Mais ensemble, nos prédécesseurs ont reconnu que le déclin était un choix, et c’est un choix qu’ils ont refusé de faire. C’est ce que nous avons déjà accompli ensemble par le passé, et c’est ce que le président Trump et les États-Unis veulent refaire aujourd’hui, avec vous. »

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