Par Melika Audrey HAMZAOUI
Diplômée en Administration et production des activités cultuelles, spécialisée en politiques cultuelles
Fondatrice du média Weshternn [à retrouver sur Instagram]

Affirmer que la présence de Bad Bunny au Super Bowl ne serait « pas politique » serait faux, car tout est politique. Soutenir qu’elle serait « uniquement politique » le serait tout autant. L’intérêt du moment réside précisément dans cet entre-deux : un espace où se rencontrent capital(isme), spectacle et affects, et où la joie devient un terrain de résistance.
La joie ne remplace pas l’action politique concrète mais elle préserve quelque chose de fondamental : la capacité de se projeter, de se reconnaître dans l’espace public, de ne pas être assigné exclusivement à la souffrance.
Le Super Bowl comme rituel social
La parenthèse portoricaine a été interprétée soit comme un geste politique fort, soit comme une opération marketing parfaitement calibrée. Toutefois, on peut l’aborder comme un fait social au sens durkheimien, c’est-à-dire un moment où se cristallisent des attentes collectives, des imaginaires et des émotions partagées, notamment entre les différentes communautés du Sud global.
Le Super Bowl dépasse largement le cadre sportif. Il fonctionne comme un rituel national, un espace de mise en récit où une société se donne à voir et s’auto-interprète dans ce qu’elle aimerait être. Dans cette perspective, chaque choix artistique agit comme un indicateur des frontières mouvantes du dicible et du désirable.
Ce qui apparaît sur cette scène n’est pas neutre : c’est ce qui peut être intégré au récit dominant sans provoquer de rupture majeure des schémas dominants, paternalistes et oppressifs.
Visibilité et déplacement des normes
La présence de Benito s’inscrit dans une dynamique plus large de visibilité accrue des cultures latino-caribéennes au sein de la culture dominante américaine. Cette visibilité n’est pas synonyme d’émancipation. Elle signale plutôt un déplacement des normes. On pourrait y voir une transformation de la « fenêtre d’Overton » culturelle : l’acceptable s’élargit, mais cet élargissement est conditionnel.
Comme l’ont montré les analyses de la récupération culturelle (de Stuart Hall à bell hooks), la différence n’est plus exclue de manière frontale, elle est intégrée à condition d’être lisible, émotionnellement efficace, bankable et compatible avec les codes du spectacle.
Cette intégration suppose une narration claire, immédiatement identifiable, capable de susciter empathie ou adhésion rapide. Autrement dit, la différence doit produire un effet mesurable. Cette injonction d’« efficacité affective » constitue une forme subtile de régulation : elle sélectionne ce qui peut apparaître et ce qui demeure inaudible.
Tokenisme et limites de la représentation
Dans les institutions culturelles et médiatiques, cette logique produit des figures-tokens : des présences visibles qui attestent d’une ouverture proclamée, sans nécessairement altérer les structures profondes. La représentation fonctionne comme preuve symbolique de progrès.
L’écart est clair quand on compare le spectacle et la réalité politique : pendant qu’un artiste célèbre la diversité sur scène, des politiques migratoires répressives continuent d’être appliquées dans la rue, au même moment.
Cette coexistence n’est pas un simple hasard ou une contradiction. Elle fait partie du fonctionnement du capitalisme, qui peut récupérer les signes de contestation tout en conservant l’ordre social existant.
Melika Audrey HAMZAOUI
