Les coupures d’électricité pourraient pousser des centaines de milliers de Tunisiens vers le solaire et les batteries. Mais plutôt que d’importer massivement ces équipements, la Tunisie pourrait les fabriquer, créer une nouvelle industrie et transformer son exceptionnel potentiel solaire en richesse. Une crise peut devenir une formidable opportunité — à une condition : une volonté politique claire, rapide et durable, devenue malheureusement trop rare.

La Tunisie connaît une crise électrique qui ne s’explique pas seulement par les vagues de chaleur. Elle révèle également des années de retard dans les investissements de production et de réseau. La consommation augmente tandis que les nouvelles capacités ne suivent pas suffisamment. Si les investissements continuent à avancer lentement, les délestages pourraient donc rester une menace pendant plusieurs années.

Mais cette crise peut paradoxalement accélérer une transformation profonde.

Face aux coupures, ménages, entreprises, hôtels, commerces et exploitations agricoles auront de plus en plus intérêt à installer des panneaux photovoltaïques associés à des batteries. Le consommateur ne cherchera plus seulement à diminuer sa facture : il voudra produire son électricité et disposer d’une réserve pendant les coupures.

Cette évolution est déjà engagée. L’autoproduction photovoltaïque existe légalement en Tunisie depuis 2009 et son développement résidentiel a notamment été accéléré par le programme Prosol Elec associant STEG, ANME, fournisseurs et banques. (Ministère de l’Énergie et des Mines)

Si ce mouvement prend une dimension massive, il créera un marché intérieur suffisamment important pour poser une deuxième question : pourquoi importer tous ces équipements ?

La Tunisie pourrait progressivement produire elle-même une grande partie de cette nouvelle infrastructure énergétique : structures métalliques, câbles, coffrets, panneaux assemblés localement, onduleurs, électronique de contrôle, systèmes de gestion et packs de batteries. Dans un premier temps, les cellules photovoltaïques et les cellules lithium pourraient continuer à être importées. Leur fabrication pourrait être envisagée ultérieurement si les volumes justifient les investissements.

Un cercle vertueux pourrait alors apparaître : les délestages stimulent l’autoconsommation ; l’autoconsommation crée un immense marché ; ce marché justifie des usines ; les usines réduisent les importations, créent des emplois et permettent ensuite d’exporter.

Le potentiel économique est réel. La stratégie énergétique officielle à l’horizon 2035 estime à environ 55 milliards de dinars le surcroît d’investissements nécessaire à sa mise en œuvre, mais évalue à 112 milliards de dinars les gains correspondants sur 2021-2035. Elle conclut elle-même que cette transformation serait financièrement rentable, avant même de comptabiliser ses effets sur la croissance et l’emploi. (Ministère de l’Énergie et des Mines)

Mais rien de tout cela ne se produira spontanément à l’échelle nécessaire.

Il faudrait une volonté politique extrêmement claire et durable, précisément ce qui a trop souvent manqué ces dernières années dans la conduite des grands projets. Il ne suffit pas d’annoncer des objectifs. Il faut décider rapidement, simplifier les autorisations, mobiliser les banques, attirer des partenaires technologiques, organiser des PPP, garantir des débouchés aux industriels et surtout exécuter les projets dans les délais.

Le contraste est révélateur : la Tunisie possède depuis des années des objectifs ambitieux en matière d’énergies renouvelables et un cadre permettant l’autoproduction, mais le ministère reconnaît lui-même que certaines réalisations sont restées en dessous des objectifs programmés. (Ministère de l’Énergie et des Mines) La stratégie 2035 considère d’ailleurs explicitement l’amélioration de la gouvernance, l’assouplissement de certaines procédures et la création de mécanismes appropriés de financement comme indispensables à sa réalisation. (Ministère de l’Énergie et des Mines)

Le véritable obstacle n’est donc probablement plus le soleil, la technologie ou même l’existence des capitaux. C’est la capacité politique à transformer une stratégie en réalisations industrielles.

Avec cette volonté, la Tunisie pourrait progressivement passer d’un pays dépendant du gaz et des équipements importés à un pays où des centaines de milliers de consommateurs produisent et stockent leur électricité, tandis qu’une industrie nationale fabrique une part croissante des équipements nécessaires et les exporte vers l’Afrique et les marchés voisins.

Sans cette volonté et surtout sans capacité d’exécution, le pays continuera essentiellement à subir les délestages et à importer les solutions individuelles permettant d’y échapper.

La même crise peut donc conduire à deux Tunisie : l’une qui importe panneaux et batteries pour compenser ses défaillances, et l’autre qui utilise cette crise pour construire une véritable puissance énergétique et industrielle. La différence entre les deux tient d’abord à une décision politique.

Commentaires