La Tunisie est un pays d’une beauté exceptionnelle qui possède des centaines de kilomètres de littoral, des forêts, des montagnes, des oasis, des plaines fertiles et un climat dans lequel poussent presque toutes les plantes méditerranéennes. Avec un minimum de soin, ses villes pourraient être arborées, ses routes ombragées, ses plages propres et ses espaces publics parmi les plus agréables de la région.

Pourtant, ce patrimoine est quotidiennement défiguré par la saleté, l’abandon, l’incivisme et l’impuissance des autorités. Les déchets envahissent les rues, les terrains, les plages, les forêts et les ruisseaux. Les trottoirs sont impraticables. Les arbres sont coupés. Les conteneurs débordent. Les produits chimiques rejoignent la mer. Les rats, les mouches et les moustiques prolifèrent. Et l’on continue à traiter cette catastrophe comme un simple problème de balayage.

Ce n’est plus acceptable. L’insalubrité publique est devenue une atteinte directe à la santé, à l’économie, à l’environnement et à la dignité de la population.

1. Le scandale national des trottoirs impraticables

Le problème des trottoirs ne concerne pas seulement quelques quartiers mal aménagés. Il est général.

Dans une grande partie du pays, il n’existe pas de trottoir continu, uniforme et réellement praticable. Chaque propriétaire construit devant sa maison ou son commerce selon ses moyens, ses goûts et ses intérêts :

l’un élève son trottoir de trente centimètres ;

l’autre construit une marche ;

un troisième installe une pente glissante ;

un quatrième pose du carrelage ;

un autre ne construit rien ;

certains installent des rampes, des poteaux ou des obstacles pour empêcher le stationnement.

On passe ainsi d’un niveau à un autre, d’une marche à une pente, d’un trou à un obstacle. Ce que l’on appelle « trottoir » n’est souvent qu’une succession anarchique d’aménagements privés sans continuité.

Il devient pratiquement impossible d’y marcher, particulièrement pour :

les personnes âgées ;

les personnes en situation de handicap ;

les malvoyants ;

les enfants ;

les parents avec une poussette ;

les personnes transportant leurs courses.

À cette anarchie s’ajoute le stationnement des voitures et des motocyclettes. Les trottoirs deviennent des parkings, tandis que les piétons sont rejetés sur la chaussée, au milieu de la circulation.

Un pays qui oblige ses habitants à marcher entre les voitures faute de trottoirs praticables ne souffre pas d’un simple défaut esthétique. Il souffre d’une grave défaillance de l’aménagement urbain et de l’autorité publique.

  1. L’appropriation des trottoirs et de la chaussée par les commerces

Les commerces s’étendent de plus en plus sur l’espace public. Ils installent devant leurs locaux :

des étalages ;

des tables ;

des chaises ;

des cageots ;

des réfrigérateurs ;

des panneaux publicitaires ;

des présentoirs ;

des cartons ;

des marchandises ;

parfois même des installations fixes.

Lorsque le trottoir ne suffit plus, certains commerces occupent une partie de la chaussée.

Le piéton doit alors contourner les marchandises, les voitures et les deux-roues. La rue, qui devrait appartenir à tous, devient l’extension gratuite de propriétés et d’activités privées.

L’espace public n’est pourtant ni un parking, ni une terrasse permanente, ni un entrepôt, ni une annexe commerciale. Laisser chacun s’en emparer revient à abandonner la ville à la loi du plus fort.

  1. La disparition presque totale des corbeilles publiques

À l’échelle du pays, la corbeille publique est devenue l’exception au point d’être pratiquement absente du paysage urbain.

On n’en trouve presque jamais :

devant les écoles ;

à proximité des épiceries ;

aux arrêts de bus ;

près des marchés ;

devant les administrations ;

dans les rues commerçantes ;

le long des promenades ;

près des plages ;

dans les jardins ;

autour des lieux touristiques.

On demande aux citoyens de ne rien jeter par terre, mais on ne leur donne presque aucun équipement permettant de jeter proprement un mouchoir, un emballage, une bouteille ou un gobelet.

L’absence de corbeilles n’excuse pas l’incivisme. Mais elle révèle l’incohérence d’un système qui prétend lutter contre la saleté tout en supprimant les instruments les plus élémentaires de la propreté.

  1. Les épiceries vendent les emballages, mais la rue les récupère

Les épiceries, kiosques et commerces alimentaires sont de grands pourvoyeurs d’emballages :

sachets de chips ;

papiers de bonbons ;

bouteilles ;

canettes ;

gobelets ;

pailles ;

emballages de biscuits ;

sachets en plastique ;

serviettes en papier.

Pourtant, très peu mettent une corbeille à la disposition de leurs clients.

Les produits sont ouverts devant le commerce, puis les emballages sont abandonnés au sol. Le vent les transporte ensuite vers les caniveaux, les terrains vagues, les arbres, les ruisseaux et la mer.

Il est incompréhensible qu’un commerce puisse vendre chaque jour des centaines de produits emballés sans être tenu d’installer et d’entretenir une poubelle devant son établissement.

  1. Les écoles apprennent la propreté en théorie et la saleté en pratique

Les abords des écoles sont trop souvent couverts de papiers, de sachets, de bouteilles et de restes alimentaires.

Les enfants achètent une boisson ou un biscuit et jettent l’emballage par terre, parfois parce qu’ils ne trouvent aucune poubelle à proximité. Ce geste répété devient une habitude.

On peut enseigner pendant des heures le respect de l’environnement. Mais lorsque l’enfant sort de l’école et découvre un trottoir couvert de déchets, sans corbeille et sans surveillance, la rue détruit en quelques minutes ce que l’école prétend lui apprendre.

Chaque établissement devrait disposer de corbeilles à l’intérieur, à sa sortie et autour des commerces voisins. La propreté devrait être enseignée par l’exemple, et non par des slogans démentis par la réalité.

  1. Des conteneurs trop rares, trop petits et constamment débordants

Les conteneurs collectifs sont presque toujours insuffisants par rapport au nombre d’habitants, de commerces et de restaurants qu’ils doivent desservir.

Ils se remplissent rapidement. Les habitants déposent alors leurs sacs à côté, faute de place. Les sacs sont ensuite éventrés par les chiens, les chats, les rats ou les récupérateurs. Les déchets se répandent sur plusieurs mètres, puis le vent et la pluie les dispersent dans tout le quartier.

Le mécanisme est toujours le même :

le conteneur se remplit ;

les sacs s’accumulent autour ;

les animaux les déchirent ;

les déchets se dispersent ;

les odeurs apparaissent ;

les insectes et les rats prolifèrent ;

le lieu devient un dépotoir permanent.

Vider le conteneur sans nettoyer ses abords ne suffit pas. Ramasser le contenu du bac en laissant au sol les restes alimentaires, les plastiques et les liquides putrides ne peut pas être considéré comme une véritable collecte.

  1. Les animaux paient eux aussi le prix de cette irresponsabilité

Les animaux errants et domestiques fouillent dans les déchets parce qu’ils y trouvent de la nourriture.

Ils avalent :

du plastique ;

des ficelles ;

des aliments avariés ;

des produits chimiques ;

des médicaments ;

du verre ;

des objets métalliques ;

des matières contaminées.

Ils peuvent souffrir d’occlusions, d’intoxications, de blessures, d’infections et de maladies parasitaires.

Ces animaux malades continuent ensuite à circuler dans les rues, à proximité des marchés, des écoles et des habitations. La mauvaise gestion des déchets contribue ainsi à détériorer à la fois la condition animale et la santé publique.

  1. Rats, mouches, cafards et moustiques : une infestation permanente

Les déchets organiques fournissent de la nourriture aux rats, aux mouches et aux cafards. Les bouteilles, boîtes, pneus et récipients abandonnés retiennent l’eau et deviennent des lieux de reproduction pour les moustiques.

Ces nuisibles ne constituent plus une gêne occasionnelle limitée à l’été. Ils prolifèrent désormais pendant une grande partie de l’année.

Les mouches passent des ordures aux aliments. Les rats circulent entre les égouts, les dépotoirs et les habitations. Les cafards envahissent les immeubles et les commerces. Les moustiques rendent le sommeil impossible.

La concentration permanente de ces animaux augmente les risques de contamination et de transmission de maladies. L’Organisation mondiale de la santé rappelle que la mauvaise gestion des déchets favorise les vecteurs de maladies et contamine l’air, l’eau et les sols. (Organisation mondiale de la santé)

  1. Des habitants obligés de fermer leurs fenêtres et de consommer davantage d’électricité

Dans certaines zones, les moustiques sont si nombreux que les habitants préfèrent dormir les fenêtres fermées, même lorsque la température extérieure est agréable.

Ils doivent alors utiliser :

des climatiseurs ;

des ventilateurs ;

des diffuseurs électriques ;

des insecticides ;

des répulsifs.

Une ventilation naturelle et gratuite devient impossible à cause de l’insalubrité. Les ménages consomment davantage d’électricité uniquement pour se protéger d’une nuisance qui aurait pu être réduite par une collecte efficace, l’élimination des eaux stagnantes et l’entretien des réseaux.

La saleté a donc aussi une facture énergétique. Cette facture est payée par les familles, puis par l’ensemble du pays lorsque la consommation électrique augmente inutilement.

  1. Des ruisseaux transformés en dépotoirs pendant l’été

Lorsque les ruisseaux, fossés et oueds sont à sec, ils deviennent trop souvent des décharges à ciel ouvert.

On y jette :

des ordures ménagères ;

des meubles ;

des pneus ;

des gravats ;

des déchets de chantier ;

des appareils électroménagers ;

des cadavres d’animaux ;

des huiles ;

des résidus industriels ;

des bidons et produits chimiques.

Ce comportement est d’autant plus absurde que les ruisseaux ne sont pas des trous sans issue. Ils sont précisément les voies par lesquelles l’eau s’écoulera dès les premières pluies.

Ce qui est jeté dans un ruisseau en été ne disparaît pas. Il attend l’hiver.

  1. Des ruisseaux transformés en égouts et en canaux chimiques pendant les pluies

Avec les premières pluies, l’eau remet en mouvement tout ce qui a été accumulé pendant des mois.

Les ruisseaux deviennent alors un mélange de :

déchets ménagers ;

eaux usées ;

hydrocarbures ;

plastiques ;

boues ;

matières fécales ;

huiles ;

solvants ;

résidus agricoles ;

produits industriels.

Les diagnostics officiels tunisiens ont reconnu que les eaux de ruissellement et les rejets industriels peuvent affecter les eaux superficielles, les nappes, la mer, les sols, la faune et la flore. Ils ont également relevé que des eaux industrielles fortement polluées continuaient d’être rejetées dans les réseaux, parfois en l’absence de véritable traitement primaire. (Ministère de l’Environnement)

Ces polluants sont ensuite transportés vers les plages, les lagunes, les ports et la mer.

Nous détruisons ainsi notre littoral non seulement par de grands rejets industriels, mais aussi par des milliers de petits déversements que personne ne contrôle.

  1. Les inondations deviennent des torrents de saleté

Lors des fortes pluies, l’eau ne transporte pas seulement de la terre. Elle entraîne tout ce qui a été abandonné dans les rues, les terrains vagues et les ruisseaux :

sacs d’ordures ;

plastiques ;

eaux d’égout ;

excréments ;

huiles ;

carburants ;

produits chimiques ;

cadavres d’animaux ;

boues contaminées.

Cette eau pénètre dans les maisons, les commerces, les garages, les écoles et parfois les terres agricoles.

Lorsque l’inondation se retire, elle laisse une couche de déchets et de boue potentiellement contaminée. Les familles doivent nettoyer sans protections suffisantes, tandis que les autorités présentent souvent le phénomène comme une simple catastrophe météorologique.

Mais la pluie n’a pas créé cette saleté. Elle n’a fait que révéler et redistribuer ce qui avait été abandonné pendant des mois.

  1. Les déchets aggravent directement les inondations

Les sacs, bouteilles, chiffons, gravats et emballages bouchent :

les caniveaux ;

les grilles ;

les fossés ;

les conduites ;

les buses ;

les passages sous les routes.

L’eau ne peut plus s’écouler. Elle remonte sur la chaussée, entre dans les habitations et transforme une forte pluie en catastrophe urbaine.

Il est donc mensonger de tout attribuer au climat lorsque les voies d’écoulement sont encombrées par des déchets et rarement entretenues. La saleté accompagne les inondations, mais elle contribue aussi à les provoquer et à les aggraver.

  1. Les produits chimiques finissent dans les sols, les nappes et la mer

Les produits chimiques jetés dans la nature ne s’évaporent pas par magie.

Ils peuvent :

pénétrer dans les sols ;

rejoindre les eaux souterraines ;

contaminer les puits ;

atteindre les cultures ;

être transportés vers les lagunes ;

finir dans la mer ;

s’accumuler dans certains organismes vivants.

Le ministère tunisien de l’Environnement reconnaît lui-même que les produits chimiques génèrent des déchets dangereux et peuvent polluer l’environnement pendant tout leur cycle de vie. (Ministère de l’Environnement)

Les diagnostics nationaux ont identifié Tunis, Sfax, Ariana, Bizerte, Sousse, Nabeul et Gabès parmi les principales régions touchées par la pollution industrielle, avec des conséquences sur le milieu marin, les ressources en eau et les sols. (Ministère de l’Environnement)

Il ne s’agit donc pas d’une invention de militants ou d’une exagération de riverains. Le problème est officiellement connu depuis des années.

  1. Pollution et cancers : le scandale sanitaire, mais aussi le scandale du manque de données

Dans plusieurs régions industrielles et minières, notamment à Gabès et dans le bassin minier, les habitants, les médecins et les associations signalent depuis longtemps une fréquence inquiétante de cancers, de maladies respiratoires et d’autres affections.

La pollution de l’air est reconnue comme cancérogène, et l’exposition prolongée à certains polluants chimiques augmente le risque de cancers et de maladies respiratoires ou cardiovasculaires. (IARC)

Mais il faut être précis : il n’existe pas, à ce jour, de bilan national permettant d’affirmer scientifiquement que « des milliers de cancers » ont été directement causés par tel rejet ou telle usine. Établir ce lien exige des registres fiables, des mesures d’exposition et des études épidémiologiques de longue durée.

Le scandale est donc double :

des populations sont exposées depuis des décennies ;

l’État n’a pas produit les données suffisantes pour mesurer précisément le nombre de maladies imputables à cette exposition.

Le Plan national santé-environnement reconnaissait lui-même les lacunes de connaissance, la nécessité de développer l’éco-épidémiologie et le besoin d’indicateurs fiables reliant santé et environnement. (Ministère de l’Environnement)

L’absence de preuve exhaustive ne signifie pas absence de danger. Elle signifie surtout absence d’enquête suffisante.

À Gabès, les protestations de 2025 ont de nouveau mis en lumière les émissions toxiques, les atteintes respiratoires, les inquiétudes liées aux cancers et les rejets massifs affectant l’écosystème marin. (Reuters)

  1. Une Tunisie où tout pousse, mais où l’on coupe les arbres

La Tunisie bénéficie d’un climat qui permet la croissance d’une remarquable variété d’arbres et de plantes. Dans de nombreuses régions, avec un entretien raisonnable et des espèces adaptées, il serait possible de créer des rues ombragées, de réduire la chaleur, de retenir les poussières et d’améliorer profondément la qualité de vie.

Pourtant, selon une logique difficile à comprendre, de nombreuses municipalités coupent ou mutilent les arbres au lieu de les entretenir.

On abat parfois un arbre adulte parce que ses racines soulèvent quelques dalles, parce que ses feuilles doivent être ramassées, parce qu’il gêne une enseigne ou parce qu’il est plus facile de le supprimer que de le tailler correctement.

On remplace ainsi plusieurs décennies de croissance par un trou dans le trottoir ou par un arbuste condamné à mourir faute d’arrosage.

Un arbre urbain :

produit de l’ombre ;

réduit la température des rues ;

retient une partie des poussières ;

absorbe du dioxyde de carbone ;

protège les sols ;

accueille des oiseaux ;

améliore le paysage ;

rend la marche plus supportable.

Couper systématiquement les arbres dans un pays chaud, puis dépenser davantage d’électricité pour refroidir les bâtiments, est une politique absurde.

  1. Des forêts abandonnées et transformées en décharges

Les forêts devraient être protégées, surveillées, entretenues et ouvertes au public dans des conditions respectueuses.

Elles deviennent pourtant trop souvent des lieux de dépôt pour :

les gravats ;

les déchets de démolition ;

les meubles ;

les pneus ;

les sacs d’ordures ;

les déchets verts ;

les bidons ;

les huiles ;

les peintures ;

les produits chimiques.

Les déchets de construction ne sont pas toujours inoffensifs. Ils peuvent contenir des résidus de goudron, d’amiante, de colle, de peinture ou d’autres substances dangereuses. Le ministère distingue d’ailleurs les gravats non pollués des déchets de chantier contenant des produits toxiques. (Ministère de l’Environnement)

Une forêt jonchée de déchets devient plus vulnérable aux incendies, moins accueillante pour la faune et de moins en moins fréquentable par les familles.

L’abandon appelle l’abandon : dès qu’un premier tas de gravats apparaît sans être retiré, d’autres suivent. En quelques mois, un espace naturel peut devenir une décharge clandestine.

  1. Les mégots jetés par les fenêtres provoquent des incendies

Le geste est quotidien : un conducteur ou un passager termine sa cigarette et jette le mégot par la fenêtre.

Ce mégot peut tomber :

dans des herbes sèches ;

sur des broussailles ;

dans un terrain vague ;

au bord d’une forêt ;

près d’un dépôt de carton ou de plastique ;

à proximité d’un champ.

Pendant les périodes chaudes et venteuses, quelques secondes suffisent pour qu’un feu se propage.

Des forêts, des cultures, des animaux et parfois des habitations peuvent être menacés par un geste aussi stupide qu’évitable.

Le mégot est également un déchet plastique chargé de substances toxiques. Lorsqu’il ne provoque pas un incendie, il finit dans un caniveau, un ruisseau ou la mer.

  1. Les dépotoirs sont des réserves de combustible

Les dépôts sauvages rassemblent du papier, du carton, du bois, des plastiques, des pneus, des huiles, des textiles et des produits chimiques.

Ils constituent de véritables foyers prêts à s’embraser.

Lorsqu’ils brûlent, ils ne produisent pas seulement de la fumée. La combustion de plastiques, de pneus, de produits électroniques ou de matières chimiques peut libérer des particules fines et des composés toxiques.

Le feu transforme alors un dépotoir localisé en nuage de pollution respiré par des quartiers entiers.

  1. La pollution détruit l’agriculture et renchérit les aliments

Les plastiques et les déchets atteignent les terres agricoles. Les eaux contaminées servent parfois à l’irrigation. Les rats et les insectes s’attaquent aux récoltes et aux réserves alimentaires. Les animaux d’élevage avalent des sacs, des ficelles ou des substances toxiques.

Les agriculteurs doivent alors payer :

le nettoyage des parcelles ;

la lutte contre les nuisibles ;

les soins vétérinaires ;

le remplacement du matériel endommagé ;

le traitement ou le contrôle de l’eau ;

la perte de récoltes.

Ces dépenses augmentent les coûts de production. Elles finissent nécessairement par peser sur les revenus agricoles, sur l’approvisionnement et sur les prix payés par les consommateurs.

La saleté de la rue peut donc finir dans le prix des légumes, des fruits, de la viande et des céréales.

  1. La pollution détruit la pêche et renchérit le poisson

Les déchets jetés dans les rues et les ruisseaux finissent dans la mer.

Ils endommagent :

les filets ;

les embarcations ;

les moteurs ;

les herbiers marins ;

les zones de reproduction ;

la faune côtière.

Les poissons, tortues et oiseaux avalent du plastique ou s’emmêlent dans des déchets.

À Gabès, les rejets liés à l’industrie du phosphate ont depuis longtemps été identifiés comme particulièrement destructeurs pour l’environnement marin. Un ancien diagnostic officiel évoquait déjà le rejet quotidien de milliers de tonnes de phosphogypse dans le golfe. (Ministère de l’Environnement)

Lorsque les ressources diminuent et que les pêcheurs doivent travailler davantage pour capturer moins, le poisson devient plus rare et plus cher.

  1. La saleté chasse les touristes

La Tunisie possède tout ce qui devrait attirer les visiteurs :

un patrimoine historique exceptionnel ;

un littoral remarquable ;

des médinas ;

des montagnes ;

des oasis ;

une gastronomie ;

un climat favorable.

Mais un touriste qui découvre des sacs accrochés aux arbres, des plages couvertes de plastique, des trottoirs impraticables, des ruisseaux transformés en égouts et des poubelles débordantes ne retient pas seulement la beauté des monuments.

Il retient l’odeur, la saleté et l’impression d’abandon.

Il écourte son séjour, ne revient pas et publie des photographies qui détériorent durablement l’image du pays.

Les conséquences frappent :

les hôtels ;

les restaurants ;

les cafés ;

les artisans ;

les taxis ;

les guides ;

les commerçants ;

les pêcheurs ;

les propriétaires de logements touristiques.

Chaque dépotoir est aussi une affiche publicitaire contre la Tunisie.

  1. La saleté coûte beaucoup plus cher que la propreté

Ne pas installer de corbeilles, ne pas entretenir les trottoirs et ne pas vider suffisamment les conteneurs donne parfois l’illusion d’économiser de l’argent.

Mais la facture revient ensuite sous d’autres formes :

nettoyage d’urgence ;

curage des canalisations ;

réparations après les inondations ;

dératisation ;

démoustication ;

soins médicaux ;

extinction des incendies ;

pertes agricoles ;

dégradation de la pêche ;

baisse du tourisme ;

surconsommation électrique ;

restauration des sols et des plages.

Dans la région Moyen-Orient–Afrique du Nord, la Banque mondiale estime que les déchets mal gérés causent déjà des milliards de dollars de dommages environnementaux chaque année. (Banque Mondiale)

L’argent dépensé pour réparer les conséquences de la saleté ne peut plus servir aux écoles, aux hôpitaux, aux transports, aux jardins, aux trottoirs ou à la culture.

  1. L’impunité encourage la saleté

Lorsqu’un commerçant occupe le trottoir sans sanction, d’autres l’imitent.

Lorsqu’un conducteur jette son mégot sans conséquence, il recommence.

Lorsqu’un camion déverse des gravats dans une forêt sans être identifié, le dépôt s’agrandit.

Lorsqu’un industriel rejette des produits chimiques sans contrôle réel, la pollution devient une méthode normale de réduction des coûts.

L’incivisme individuel existe. Mais il prospère surtout lorsque l’autorité renonce à faire respecter la loi.

On ne peut pas demander éternellement à la population d’être responsable tout en tolérant les infractions les plus visibles, les plus répétées et parfois les plus dangereuses.

  1. Ce désastre est une atteinte à la dignité nationale

La propreté ne relève pas du luxe. Elle touche au droit élémentaire :

de marcher sans risquer d’être renversé ;

d’ouvrir ses fenêtres ;

de respirer sans subir des fumées toxiques ;

de dormir sans être dévoré par les moustiques ;

de vivre sans rats ni cafards ;

de boire une eau sûre ;

de profiter des forêts et des plages ;

d’élever ses enfants dans un environnement digne.

La Tunisie ne manque ni de beauté, ni de soleil, ni de végétation, ni de paysages. Elle manque d’organisation, de continuité, de contrôle, d’équipements simples et d’une volonté politique capable de considérer la propreté comme une mission nationale.

Il faut arrêter de s’habituer à l’inacceptable

Il faut des corbeilles publiques dans toutes les rues fréquentées, devant les écoles, les commerces et les arrêts de transport.

Il faut des conteneurs suffisamment nombreux, lavés, entretenus et vidés avant leur débordement.

Il faut des trottoirs construits selon des normes nationales, continus, accessibles et débarrassés des voitures et des étalages.

Il faut obliger les commerces à collecter les emballages qu’ils distribuent.

Il faut nettoyer les ruisseaux avant les pluies, surveiller les rejets industriels et sanctionner lourdement les déversements chimiques.

Il faut protéger les forêts, enlever les gravats, poursuivre les responsables et interdire réellement le brûlage des déchets.

Il faut cesser d’abattre les arbres par facilité et engager, au contraire, une politique massive de plantation, d’entretien et d’ombrage des villes.

Il faut enfin des études sanitaires sérieuses dans les zones industrielles, des registres transparents, des mesures indépendantes de l’air, de l’eau et des sols, ainsi que l’application effective du principe pollueur-payeur.

La Tunisie est trop belle pour être traitée comme une poubelle. La saleté n’est pas une fatalité culturelle, climatique ou économique. Elle est le résultat d’actes individuels irresponsables, mais aussi de décennies d’abandon administratif, de tolérance et d’impunité.

Continuer à accepter cette situation, c’est accepter que la population vive moins bien, tombe davantage malade, paie plus cher, perde ses espaces naturels et voie son pays se dégrader sous ses yeux.

 

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