Il y a un an, jour pour jour, disparaissait Mohamed Sghaïer Ouled Ahmed. Son ami de toujours, le journaliste Makki Helal, profondément frappé par la disparition de Sghaïer, a écrit, le lendemain des funérailles du poète, une lettre pour lui rendre hommage.

Pour que les  francophones qui ont connu Sghaïer puissent l’apprécier , nous avons pris l’initiative de traduire cette lettre poétique. Merci à Makki Helal d’avoir accepté notre initiative, nous ne réussirons jamais à être fidèles au texte original, mais le message, même réduit, mérite d’être publié.

De Mekki à Mohamed

Des question d’ici-bas vers ton au-delà
Bonjour Mohamed
As-tu bien dormi ?
Cette terre que tu as chérie,
T’a-t-elle câliné hier ?
A-t-elle brisé la solitude de la tombe ?
Toi, si épris de cette terre de Tunisie,
Ne pouvais avoir pour demeure éternelle
Que les lettres qui l’épèlent.
T’es tu réveillé de bonne humeur aux sons de cette matinale pluie 
Qui arrose ta tombe et, du cimetière, brise l’ennui ?
Le ciel de Tunisie t’a-t-il révélé qu’il ne s’agit point de pluie, Mais des larmes de tout un pays ?
As-tu fumé ta première cigarette ?
Comment est le goût du café, là-bas ?
As-tu reçu les journaux de ce matin ?
Ta photo est sur toutes les Unes.
As-tu, pour commencer, feuilleté, comme d’habitude, les pages culturelles ?
Ou la presse est-elle autre là-bas ?
Et nos camarades et amis, comment vont-ils ?
As-tu rencontré Chokri Belaïd et Mohamed Brahmi dans les parages ?
Comment est l’ambiance dans le carré des martyrs ?
Est-ce encore la fête ?
T-ont-ils bien accueilli ?
Les as-tu averti de ton arrivée ? 
Toi qui préfère toujours surprendre et déconcerter ?
Comme tu l’as fait le jour où tu nous a quittés ?
T’ont-ils fêté ton anniversaire, discrètement, comme on l’a fait ?
As-tu reçu les fleurs et les vœux, pour toi et pour eux ?
Et les poètes et les égarés, là-bas, est-ce qu’ils t’adorent, encore ?
Et Abou El Kacem Chebbi et Mnawer Smadeh, t’ont-ils reconnu, eux qui ont vécu les même épreuves ?
Le goût du vin et les délices des retrouvailles sont-ils meilleurs là bas ?
Et comment sont les femmes là-bas ?
Sont-elles juste des Houris ou bien, belles et demi ?
Sont-elles aussi déterminées, triomphantes et voyageuses ?
L’intuition du poète t’a-t-elle révélé
Qu’elles sont toutes venues, de toute part
Portant la pelle et le cercueil
Ces « femmes et demi » comme tu les as décrites
Ne t’auraient point déçu, elles étaient meilleures.
As-tu regardé ton téléphone ce matin ?
J’ai appris qu’il n’arrête pas de sonner.
Et ta page, l’as-tu regardée malgré la mort
Pour perturber, exprimer, crier
Enflammer tes adulateurs, confondre les calomniateurs ?
As-tu embrassé « Kalimat », ta fille ?
As-tu rencontré Zouhour, ton épouse ?
As-tu appelé Nadhem de ta voix rauque et son affectueux enrouement ?
Vas-tu garder le même numéro de téléphone ? Le signal est-il trop faible sous terre ?
Que dois-je dire à ceux qui refusent ton absence ?
Qui crient que le pays a besoin de toi ?
Que ton projet « Poète Tunisie » doit se réaliser ?
Je te laisse te reposer maintenant, toi qui adule la sieste
Je voulais simplement te dire que mon numéro est le même
Appelle quand tu veux mon ami,
Qu’il y ait du nouveau ou qu’il n’y en ait pas
J’aime t’écouter, j’aime te parler
Ne disparaît pas, Mohamed.
 
Makki Helal
Le poème est édité dans le recueil de Makki Helal, Che3razad.

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