« Certains, au lieu de s’occuper de la gestion de l’Etat, préparent les élections de 2019 et sont en train d’essayer de faire main basse sur Nidaa Tounes… Moi aussi je pourrai m’occuper de Nidaa et lui redonner toute sa puissance, mais ce n’est pas mon rôle… »

L’interview du président de la République, décriée par ses opposants qui l’accusent d’avoir omis de parler de son fils, était riche en informations, elle dévoile bien des ressorts de la crise politique en cours. Béji Caïd Essebsi visait, bien évidement, Youssef Chahed, son poulain qui, après avoir pris ses marques, tente de « tuer le père ».
Si le jeune Youssef Chahed, catapulté il y a deux ans chef du gouvernement, avait fait ses preuves, il aurait fait l’unanimité, mais la Tunisie, victime d’une gouvernance d’une grande médiocrité, s’est encore enfoncée dans ses crises, provoquant un rejet du Gouvernement d’Union Nationale (GUN), rejet qui s’est concrétisé par l’abstention et le vote sanction lors des élections municipales qui ont vu le triomphe des tout nouveaux indépendants qui ont raflé 33% des voix devant un parti islamiste pourtant qualifié de puissant et d’organisé, mais qui a perdu, depuis 2011, les 2/3 de son électorat. Nidaa Touness, parti supposé porte-drapeau du GUN, a quant à lui perdu, en moins de 4 ans, près des 3/4 de ses électeurs. Or la politique, plus encore que la nature, a horreur du vide, et l’interview d’hier, réponse à la déclaration de Youssef Chahed du mois dernier, avait le mérite de nous fournir de nombreuses informations sur la crise politique qui a suivi les 20 mois de grâce du gouvernement Youssef Chahed.

La question du remaniement

Depuis quelques mois, Youssef Chahed a commencé à user de pratiques assez peu compatibles avec sa mission, comme l’influence et la pression sur les journalistes et sur les opposants, les tentatives hégémoniques sur le ministère de l’Intérieur et la mise en place de lobbies avec pour objectif les élections de 2019. Le tout, accompagné d’un gros échec économique, a provoqué une levée de boucliers et la question du remaniement ministériel s’est posée, avec, pour procédure, la mise en place d’une feuille de route (Carthage 2) signée par tous les partenaires politiques et sociaux.

Pour l’application de cette feuille de route, les signataires, partis, syndicats et organisations nationales, sacrifient toute revendication devant la nécessité des impopulaires et nécessaires réformes. En contrepartie de cet abandon de revendications, ils exigeaient un gouvernement apolitique pour que les considérations électoralistes ne viennent pas détruire cette feuille de route. Le raisonnement se tient. Mais Youssef Chahed n’a vu là qu’une procédure destinée à l’éjecter, il s’est alors protégé derrière Ennahdha. Avec quelles contreparties? Dieu, le Cheikh et Youssef Chahed seuls le savent. Au même moment, de nombreux et inopportuns limogeages ont lieu au ministère de l’Intérieur.

Limogeages et nominations « inopportuns »

Sauf que ces nominations et limogeages ont entraîné un blocage de la sureté nationale déjà mise à mal par d’autres limogeages indus (ici) qui ont entraîné le retour à un terrorisme larvé, avant que n’éclate l’attentat du 8 juillet. En somme, Youssef Chahed aurait fragilisé la sureté nationale.

Le président de la République a dévoilé hier que lorsque Youssef Chahed lui a annoncé le limogeage du ministre de l’Intérieur Lotfi Brahem, il lui aurait rétorqué : « ce n’est pas le moment opportun ». Quand Youssef Chahed a insisté, évoquant le drame de Kerkennah et la responsabilité de la police, le président lui aurait répondu « si on se tient à ce genre de raisonnement, le gouvernement sauterait en peu de temps ». Béji Caïd Essebsi aurait ajouté à Youssef Chahed « tu devras en assumer la responsabilité ». 

Béji Caïd Essebsi a ajouté en avoir parlé avec Ghazi Jeribi: « … j’ai demandé des clarifications au ministre de l’Intérieur par intérim à propos des limogeages et nominations […] sans juger du fond, en politique, quelque soit l’importance et la pertinence d’une décision, au final, c’est la perception qu’en a l’opinion publique qui demeure primordiale. A cet égard, l’opinion publique considère que ça a tout l’air d’un règlement de compte […] d’ailleurs, deux limogeages doivent être revus, à savoir ceux du Directeur du Renseignement tactique et du Directeur de la Lutte Contre le Terrorisme ».

La nécessité d’une nouvelle majorité

Enfin, autre problème politique majeur, l’échec de Carthage 2 a détruit le principe du GUN. Résultat: Youssef Chahed n’a plus la majorité nécessaire pour pouvoir gouverner. Avec les crises que vit le pays, ce blocage politique rend la situation très délicate. Quelle réforme Youssef Chahed va-t-il pouvoir faire passer dans ces conditions? Surtout que les bailleurs de fonds ont exprimé toute leur impatience sur ce point.

Confiance ou démission

C’est la raison pour laquelle Béji Caïd Essebsi a déclaré que Youssef Chahed doit demander un vote de confiance — qui lui permettra de continuer à gouverner — ou alors il doit présenter sa démission, ce qui lui permettra par ailleurs d’organiser ses ambitions politiques en dehors du cadre de l’État, ce qui n’est pas dépourvu de logique. En somme, il s’agit d’un bon moment pour une démission de Youssef Chahed qui n’aura pas à assumer directement ses échecs économiques. Mais entre la logique et le portefeuille (ministériel), en Tunisie, c’est trop souvent ce dernier qui l’emporte.

 

 

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