État des lieux de l’économie Tunisienne, par Mme Fatma Marrakchi Charfi,Professeure universitaire en Sciences Economiques.

La Tunisie vit au-dessus de ses moyens

Depuis la révolution en 2011, l’économie tunisienne a du mal à générer de la croissance et à créer des emplois. Elle ne cesse d’accumuler des déficits (déficit courant et déficit budgétaire) et recourt de plus en plus à l’endettement pour satisfaire les besoins des tunisiens qui vivent bien au-dessus de leurs moyens. En outre, avec une croissance molle, l’Etat a du mal à collecter des ressources fiscales qui constituent l’essentiel de ses recettes et fait appel de plus en plus à l’endettement interne et surtout externe. C’est pour cette raison, et à partir de 2011, une loi de finance complémentaire est votée annuellement et vient faire de l’ombre à la loi de finance originelle pour boucler l’année. Ainsi, le redressement du déficit public constitue à très court terme la priorité des priorités pour le gouvernement. Deuxième élément qui tend à creuser les déséquilibres macroéconomiques et à exacerber le déficit extérieur ou courant est le déficit commercial. En effet, ce dernier s’il est de moins en moins financé par l’excédent de la balance des services ou par les investissements étrangers, alourdira l’endettement externe et fera pression sur la valeur du dinar. La dépréciation du dinar, à son tour aura pour effet d’alimenter l’inflation, de renchérir la dette publique, et d’alourdir la caisse générale de compensation, ce qui mettra encore plus la pression sur le budget de l’Etat.

Indicateurs de croissance

Depuis 2011, la Tunisie peine à revenir au trend de 4 à 5% d’avant la révolution ou même d’arriver à effleurer le taux de 3% de croissance. Pour l’année 2017, le premier semestre a réalisé un taux de croissance de 1,9% en glissement annuel alors que la loi de finance 2017 est basée sur un taux de croissance prévisionnel de 2,5%. Pour atteindre, le taux prévu il faut tabler sur un taux de croissance au second semestre qui tourne autour de 3,1%. Le troisième trimestre et le quatrième trimestre peuvent être meilleurs que le premier et le second semestre étant donnés la bonne récolte de l’huile d’olive, la bonne récolte des dattes, la saison estivale relativement réussie. Toutefois, pour que le taux prévu par la LF 2017 se réalise, il faut que l’Etat soit ferme avec ceux qui « s’amuseraient » à bloquer la production du pétrole ou des phosphates car ces manœuvres coûtent de plus en plus cher à l’Etat et à la collectivité. Par ailleurs, pour booster la croissance, il faut miser sur l’investissement qui est nécessaire pour la création de la valeur et beaucoup plus sur l’investissement privé que sur l’investissement public. Le ratio de l’investissement national par rapport au PIB est de 19,5% en 2016 en chute continue à partir de l’année 2010 où il était à 24,6%, alors qu’il dépasse 30% en Inde et 40% en Chine. L’épargne nationale rapportée au PIB, suit le même trend baissier que le ratio de l’investissement national. En effet, ce taux est en chute libre depuis 2010 dans la mesure où il était de 21% et a atteint en 2016 le taux de 11,4% c’est-à-dire qu’il s’est pratiquement divisé par deux. De ce fait nous avons deux problèmes, le premier c’est que le « gap » entre l’épargne et l’investissement est de plus en plus large et que pour pouvoir le combler, la Tunisie est obligée de recourir aux capitaux étrangers que ce soit en recourant à l’investissement ou à l’endettement. Le deuxième problème c’est le trend baissier de ces deux variables, depuis 2011, qui est encore plus grave que le gap existant entre elles. Laquelle tendance est marquée par un rétrécissement aggravé des opportunités d’investissement, et une difficulté accrue de financer les investissements programmés. D’où la question comment ferait – on de la croissance dans ce cas et comment financer la croissance, tout en maitrisant le taux d’endettement ? Dans quel secteur investir ? A-t-on une politique sectorielle ? Quelle stratégie nous propose le gouvernement CHAHED 2 ?

Indicateurs des finances publiques

La loi de finance 2017, a prévu 5,4% déficit budgétaire par rapport au PIB et un budget de 13700 MDT pour les salaires, 5113 MD pour les interventions et les transferts dont les compensations 1086 MD, 5825 MD en tant que service de la dette qui constituent les dépenses de fonctionnement de l’Etat et 6110 MD pour les dépenses d’équipement. Au total, les dépenses budgétaires s’élèvent à 32400 MDT dont 8505 MDT seront financés par les ressources d’emprunt internes et externes. Une mise à jour ou un suivi de l’avancement de l’exécution du budget de l’Etat sur les 7 premiers mois de l’année 2017 est disponible sur le site du ministère des finances, nous apprend que le budget prévu pour la LF 2017 sera largement dépassé. En effet, sur les 7 premiers mois de 2017, la masse salariale qui constitue plus que 40% du budget de l’Etat, a atteint 8758,7 MDT et donc à ce rythme la masse salariale en fin d’année atteindra environ 16 MDT. Les transferts et les interventions prévus à 5113 MD, augmenteront nécessairement par rapport au montant prévu suite aux dépréciations du dinar, puisque le consommateur paiera le même prix et la différence sera payée par l’Etat. La loi de finance 2017, prévoit 1 milliard de dinars pour les dépenses de fonctionnement de l’Etat. L’Etat doit aussi rembourser le service de la dette (que ce soit au niveau du principal et de l’intérêt). Le montant prévu pour la loi de finance 2017 au titre du service de la dette est de 5825 MDT et jusqu’au mois de juillet le montant a atteint 4828,2 MDT et donc peut atteindre à la fin de l’année 8 MDT. Si on ajoute à tous ces montants les 6 MDT prévus pour l’investissement public, on se retrouvera avec un budget qui oscille entre 36 et 37 milliards de dinars au lieu de 32 400 MDT, toutes choses étant égales par ailleurs. Ainsi, au lieu d’être en quête de 8505 MDT, comme source d’emprunt pour financer le budget 2017 on doit trouver en plus environ 4 milliards supplémentaires pour boucler l’année 2017. Ces dépassements de budget proviennent essentiellement de la masse salariale et de l’effet de la dépréciation du dinar sur le renchérissement du service de la dette et son impact négatif sur la caisse générale de compensation.

La dette publique constitue une source de financement du déficit publicEn effet, la dette extérieure d’une manière générale (privée et publique) sert à combler un besoin de financement qui n’est pas comblé par les investissements étrangers. Le taux d’endettement public par rapport au PIB, prévu par la LF 2017 est de 63,7%, mais ce taux sera largement dépassé suite au renchérissement de la composante extérieure. Pour ce qui est de la composante intérieure, elle est financée par les BTAs qui font le bonheur des banques qu’elles soient publiques ou privées. En effet, les banques empruntent les liquidités auprès de la BCT à un taux d’environ 5% et prêtent à l’Etat à un taux pouvant dépasser 8%, ce qui constitue un gain certain pour les banques sans courir aucun risque dans le financement de projets. Ainsi, une grande partie de financement des projets productifs et d’investissement est « détournée » au profit de l’Etat et servant entre autres à payer les salaires.

Indicateurs extérieurs et monétaires

Le commerce extérieur a historiquement et structurellement enregistré un déficit en Tunisie. Toutefois, l’excédent de la balance des services arrivait à combler en grande partie le déficit commercial. Par exemple en 2005, l’excédent de la balance des services arrivait à compenser 93% du déficit commercial. En 2016, l’excédent de la balance des services ne couvre plus que 5% du déficit commercial, d’où le stress supporté par la balance courante. Si on compare les 8 premiers mois de l’année 2017 par rapport aux 8 premiers mois de l’année 2016, nous remarquons que les importations ont augmenté de 19,3% alors que les exportations ont augmenté uniquement de 18,1%. A ce rythme et toutes choses étant égales par ailleurs, on pourrait atteindre à la fin de l’année, un déficit commercial beaucoup plus important que 12 milliards de dinars de contre un peu plus de 10 milliards en 2016. Ce creusement du déficit commercial met une pression sur la demande de devises par rapport à l’offre de devises et contribue largement à la dépréciation du dinar qui a perdu depuis le début de l’année environ 20% de sa valeur par rapport à l’euro et un peu moins de 5% par rapport au dollar américain. Au-delà d’un effet positif de la dépréciation sur le secteur off-shore et qui a peu ou pas d’influence sur la valeur du dinar, le régime général est très faiblement impacté par la dépréciation. Toutefois, la dépréciation a beaucoup d’effets négatifs surtout sur le budget de l’Etat. En effet, en plus d’alimenter l’inflation et de contribuer à la perte du pouvoir d’achat du tunisien, la dépréciation renchérit le service de la dette étrangère payée en dinars tunisiens, et alourdit l’intervention de l’Etat notamment au niveau de la caisse générale de compensation. L’emballement des déficits budgétaires et courants (déficits jumeaux) et les retards dans le programme de mise en œuvre des réformes convenu avec le FMI, ont poussé Moody’s à dégrader la Notation souverain, le 18 aout 2017, de Ba3 à B1 tout en maintenant la perspective négative. Les perspectives négatives reflètent le risque d’une baisse plus importante que prévue des réserves de change avec des pressions sur la valeur du dinar qui pourrait alimenter la dynamique défavorable de la dette publique et l’inflation.

Indicateurs socio-économiques   

Le taux d’inflation du mois d’aout 2017 a atteint 5.7% contre 5.6% enregistré le mois précédent. Les taux atteints ces deux derniers mois représentent des taux record que nous n’avons pas atteint depuis 2013 et ce malgré le mois du solde qui a débuté au mois d’août 2017. Une des principales sources d’inflation est la dépréciation du dinar par rapport aux monnaies internationales. En effet, la dépréciation du dinar se transmet aux prix locaux en les augmentant, ce qui entraine une diminution du pouvoir d’achat du tunisien qui légitime les revendications salariales qui deviennent elles-mêmes inflationnistes. Assurer la stabilité des prix est du ressort de la banque centrale et pour ce faire, cette dernière, augmente le taux directeur. Mais de cette manière, l’autorité monétaire ne toucherait que la part de l’inflation dont l’origine est monétaire. Or, l’essentiel provient de l’inflation par la demande (consommation privée et consommation publique), de l’inflation importée et la contrebande étant donné les frontières poreuses avec les pays voisins. Ainsi, en plus d’être insuffisante cette politique d’augmentation du taux d’intérêt peut freiner l’investissement et donc l’activité économique et peut alourdir les charges des entreprises. De ce fait, les entreprises qui travaillent légalement et d’une manière transparente peuvent être incitées à basculer vers l’informel en évitant de payer l’impôt pour alléger leurs charges, or, la collecte de l’impôt est primordiale pour la survie de l’Etat. Ces entreprises peuvent aussi tout simplement fermer, en privant la Tunisie de la création de richesse et de la création d’emplois. En effet, l’économie tunisienne n’a pas réussi à réduire le taux de chômage et les secteurs productifs étaient incapables d’alléger le chômage d’une manière générale et le chômage des jeunes en particulier. Le taux de chômage qui était de 13% en 2010 s’est amplifié pour atteindre 15,3%, le second trimestre 2017 et le taux de chômage des diplômés est passé de 23,3% en 2010 à 31,2% au second semestre 2017.

Cet état des lieux, nous montre bien que la Tunisie vit au-dessus de ses moyens et les défis qu’elle aura à affronter seront énormes pour 2018. La loi de finance 2018 constituera un véritable exercice d’équilibriste pour ce nouveau gouvernement. Le chef de l’Etat devrait décliner son programme en axes quantifiés et avec des « deadlines » et un timing clair. Ces axes seront assignés aux différents ministres et chacun doit avoir un contrat programme qu’il doit honorer, et chaque ministre doit s’engager sur ces objectifs clairs. Tout en veillant à appliquer et à respecter scrupuleusement la loi. Sans une volonté ferme d’appliquer la loi sur les fraudeurs, sur les contrevenants rien ne pourrait réussir car seul le respect de la loi permet la réalisation des programmes prévus.

Fatma MARRAKCHI CHARFI

Professeure universitaire en Sciences Economiques.

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