L’arrivée des « associatifs » sur la scène politique a entraîné une puissante réaction de « l’establishment », réaction qui a entraîné des débats  sur les médias et les réseaux sociaux. Nous avons voulu prendre l’avis de Abdelaziz Belkhodja sur la question.

La Nation : Beaucoup de critiques depuis quelques semaines sur les associations qui font de la politique, qu’est ce que vous en pensez?

Abdelaziz Belkhodja : D’abord, il n’y a aucune frontière entre l’associatif et le politique. Tous deux convergent vers le même but: « faire en sorte que la vie soit meilleure ». D’ailleurs la tendance mondiale est celle de la participation de plus en plus importante de la société civile dans la vie politique. La différence  est juridique, or, il suffit de créer un parti et de se soumettre aux règles pour passer de l’associatif au politique, et c’est tout. Ce n’est qu’une question de papier.

Pourtant, le débat devient houleux sur la question.

Oui, parce que 3ich Tounsi et Khalil Tounes, autrement dit Olfa Terras et Nébil Karoui ont manifesté leurs ambitions politiques et ont réussi à toucher une part importante de l’électorat. Ils ont touché au « sandwich » des politiciens et automatiquement, les attaques deviennent violentes, on les attaque sur la moralité de leurs actions, devenues politiques, sur leur financement…

Est-il moral de faire de la politique en passant par l’associatif?

Pourquoi pas? Tout le monde a le droit de faire de la politique. Je ne vois pas en quoi il serait immoral d’avoir plusieurs cordes à son arc. Il y en a qui font du sport et de la politique, de l’art et de la politique, du droit et de la politique… D’ailleurs il est très rare de voir des politiciens qui ne font rien d’autre que la politique et il est naturel que chacun use de ses capacités pour aspirer à réaliser d’autres ambitions.

Mais ces gens ont fait du caritatif, ils ont aidé les gens et ensuite ils viennent leur demander leurs voix? Leur présenter l’addition?

D’abord il n’y a pas d’addition parce que ce sont des dons et rien n’oblige ceux qui ont profité des aides à voter pour leurs bienfaiteurs. Ensuite, c’est très bien qu’ils aient aidé les gens. Si tout le monde le faisait, à commencer par les politiciens dont c’est le devoir, le pays s’en porterait mieux. Enfin, si 3ich Tounsi ou Khalil Tounes créent un parti, ils ne vont pas stopper leur activité caritative, ils vont créer des entités juridiques différentes. Ils ont le droit de faire autre chose et de profiter de leur actions ou de leur notoriété. Surtout si ces actions sont positives.

La question est dans leur intention première. N’ont-ils pas fait du caritatif pour faire ensuite de la politique? Il y a là une tromperie!

Ce que vous appelez « les intentions premières » sont plus impénétrables que les voies du Seigneur. D’abord, ça fait 8 ans qu’Olfa Terras agit dans le caritatif, le culturel et l’éducatif. Et elle le fait dans plusieurs pays. Or ça m’étonnerait qu’elle ait fait tout cela dans le seul but de faire de la politique. Créer un parti au lendemain de la révolution aurait été bien plus facile et expéditif pour elle. Nébil Karoui, lui, fait de la politique depuis toujours, mais en 2016, à la mort de son fils, il a complètement abandonné la politique et a commencé à faire du caritatif, et il l’a fait sans aucune arrière pensée, il avait pour unique but la mémoire de son fils. Or, en mettant en place Khalil Tounes, il a vu, de ses yeux, l’étendue de la misère des gens et de l’absence de l’État. N’importe qui à sa place aurait été révolté et aurait pensé s’engager. Pour Olfa Terras, c’est la même chose. C’est terrible de subir la nullité et l’incompétence des politiques et de rester les bras croisés. Je pense que si les gouvernements faisaient leur boulot, Nébil Karoui et Olfa Terras ne se seraient pas engagés en politique. Bref, je ne vois là aucune tromperie, il y a simplement des procédures à respecter pour être en conformité avec la loi.

Quelle est leur capacité à réussir en politique?

Elle est bien plus importante que celle des huit gouvernements qui se sont succédé et qui ont fini par ruiner la Tunisie. D’abord, Nébil Karoui comme Olfa Terras sont des « self made people », ils ne doivent rien à personne, au contraire, ils ont aidé des centaines de milliers de personnes et ils ont fait beaucoup de bien autour d’eux.

Ils ont fait aussi des erreurs…

Ils ont peut être fait des erreurs, mais qui n’en a pas fait? Et puis, vous le savez très bien, ceux qui ne font rien sont les premiers à critiquer ceux qui agissent. Nébil Karoui et Olfa Terras font partie des gens qui agissent et qui voient depuis des années ce pays aller à contre sens, foncer droit vers le mur à cause de responsables qui n’ont strictement rien fait pour le pays, au contraire car cela fait des années que les différents gouvernements mettent des bâtons dans les roues de tous ceux qui veulent agir pour le pays. Karoui et Terras et bien d’autres d’ailleurs, ont décidé de s’engager pour en finir avec cette logique du saccage du pays par des incompétents nocifs, inutiles, sans idées, ni projets ni vision. D’autre part, il y a des centaines de milliers de gens qui croient en eux, qui leur demandent de s’engager en politique. La plupart de ces gens là sont peut-être des pauvres, des gens dans le besoin, des gens qui manquent de culture, d’éducation, mais ils ont bien plus de bon sens que ceux qui préfèrent miser sur des incompétents et des partis financés par l’extérieur et par des mafias, qui achètent des voix et des médias, qui usent même des moyens de l’État et qui commencent, comme par hasard, à faire du caritatif lors des campagnes électorales… alors croyez moi, entre ceux qui agissent pour le bien commun depuis des années et ceux qui détruisent le pays depuis des années, le choix sera vite fait.

Et les programmes dans tout cela?

Oui, la véritable question est là. Quelle est la vision, quels sont les projets, quelles sont les idées de tous ces gens là? Leur programme existe-t-il, est-il fiable? Auront-ils les capacités politique, matérielle et organisationnelle de le mettre en œuvre? Si les Tunisiens débattent sur ces critères là, alors la Tunisie s’en sortira. Mais si on se suffit de critiques débiles, comme c’est le cas depuis trop longtemps, alors on est voué à la médiocrité.

 

Propos recueillis par la Rédaction

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