La défiance du président Kais Saïed pour les partis majoritaires a été confirmée par la désignation de Hichem Mechichi chef de gouvernement, un juriste, énarque, haut fonctionnaire et actuel ministre de l’Intérieur qu’aucun parti n’avait proposé à la primature.

C’est la deuxième fois que Kais Saied interprète la Constitution à sa manière et fait fi des propositions de la majorité pour la désignation du Chef du gouvernement.

La première fois, il avait choisi Fakhfakh, un outsider qui avait été proposé par deux partis minoritaires. Fakhfakh, sans aucun autre poids politique que celui de la légitimité du choix présidentiel, s’était mis à dos les deux vainqueurs du scrutin, Ennahdha et 9alb Tounes en n’accordant au premier qu’une représentation ministérielle limitée, sans rapport avec sa position de vainqueur des élections et en excluant le second du gouvernement. Une grave affaire de corruption a donné à ses adversaires l’occasion rêvée de le remplacer, sauf que sa démission a rendu la motion de censure caduque et a redonné au président de la république l’initiative de nommer son remplaçant, au grand dam d’Ennahdha et de ses alliés.

Or Ennahdha passe par une période de grandes turbulences, d’abord du fait de son congrès électif que Ghannouchi, président du parti depuis trente ans, veut occulter pour ne pas avoir à respecter le règlement intérieur du parti qui lui interdit de se représenter. Or, si Ghannouchi perd la présidence, il ne pourra plus disposer des fonds étrangers occultes qui lui permettent de faire la pluie et le beau temps dans son parti et de passer outre les règles de démocratie interne qui forment l’un des piliers du mouvement.
D’un autre côté, Ennahdha subit de plein fouet le positionnement diplomatique « Frères Musulmans » de son président qui est en contradiction flagrante avec la diplomatie Tunisienne.

En une décennie, Ennahdha a quasiment réussi à faire de la Tunisie un Etat satellite de la Turquie d’Erdogan. Envoi de milliers de jihadistes pour soutenir la position turque en Syrie, facilités commerciales accordées aux exportateurs turcs qui ont fini par couler la petite industrie nationale, entrisme culturel et alignement diplomatique total avec les financiers du mouvement des Frères Musulmans, le Qatar et la Turquie. Ce positionnement a entraîné de grosses frictions entre Ghannouchi, devenu depuis président de l’Assemblée et Kais Saïed, président de la République et patron de la diplomatie qui s’est vu doublé par Ghannouchi sur le dossier libyen, dossier particulièrement sensible où non seulement la Turquie se positionne militairement mais où elle a également arraché tous les marchés traditionnellement dévolus à la Tunisie.
Or depuis l’arrivée de la Turquie et la mobilisation de l’Egypte, il est de plus en plus probable que la crise libyenne puisse connaître une montée aux extrêmes qui mettrait la Tunisie dans une position particulièrement délicate, d’autant plus qu’Erdogan, dont l’ambition impérialiste ne fait plus de doute, a positionné ses forces armées dans une base militaire de l’ouest libyen qui se trouve à à peine 28 km de la frontière tunisienne.

De façon concomitante à cette installation de la Turquie en Libye, des éléments perturbateurs instrumentalisés par Ennahdha et son allié Turc, se sont mis à organiser, dans le sud tunisien, des actes de sabotage économique et des manifestations ouvertement hostiles au chef de l’Etat.
Il y a là les prémices d’une dérive très dangereuse que Kaïs Saied n’a pas manqué de dénoncer le 21 juillet à partir d’une caserne du GFS (Groupement des Forces Armées), l’unité d’élite de l’armée, en déclarant : « Je me présente à cette caserne en cette heure tardive pour montrer à tous ceux qui veulent remettre en cause la légitimité, de l’intérieur ou de l’extérieur du pays, à ceux qui complotent de l’étranger contre la Tunisie, que les forces armées feront face à ces velléités. ». On ne peut plus clair.

Kais Saïed au centre des GFS

Kaïs Saïed apparaît désormais à l’aise dans son rôle constitutionnel de défenseur de l’indépendance et de l’intégrité nationale, et ce n’est pas une clause de style car après une décennie de pouvoir des Frères Musulmans, la Tunisie est dans un état catastrophique. Tous les départements de l’Etat et de l’économie sont au rouge. Ennahdha a crée un Etat dans l’Etat, une économie dans l’économie, une Justice dans la Justice et ainsi de suite. La Tunisie qui, sans ressources pétrolières, faisait figure de bon élève d’Afrique du Nord et du monde Arabe est devenue l’ombre d’elle-même et la sainte alliance de tous les Tunisiens contre la dictature, en 2011, est bien loin. Non seulement les maux qui avaient conduit au soulèvement de 2010 se sont aggravés, mais d’autres, plus dangereux encore se sont ajoutés, le plus dangereux d’entre tous étant la diplomatie parallèle déployée par Ennahdha qui a explosé les fondamentaux de la diplomatie tunisienne définis par Bourguiba. Ces fondements avaient assuré à la Tunisie le respect de la communauté internationale, ils avaient même survécus à leur fondateur. Aujourd’hui la Tunisie est devenue la marionnette des conflits entre émirats du Golfe et des ambitions d’Erdogan. Elle s’est brouillée avec la Syrie, l’Egypte, la Libye et a perdu tout son aura face à ses partenaires traditionnels qui ne trouvent même plus d’interlocuteurs, fut-ce pour leurs aides !

Pour un pays qui, dans la liesse générale, avait inauguré, il y a dix ans, la démocratie en terre nord africaine et arabe, c’est un résultat déplorable.

C’est ce défi de redonner à la Tunisie son identité nationale, sa fierté et sa prospérité (même toute relative), que doit relever Kaïs Saïed avec son nouveau chef du gouvernement.

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