Toute misère est à la mesure du rêve ou de l’ambition qu’elle trahit.

André Suares

Les gouvernements post révolutionnaires se succèdent et se ressemblent, inefficacité, arrangements, compromission. Depuis 8 ans, rien n’a été fait sur la voie des revendications populaires qui ont entraîné la chute de Ben Ali. Au contraire, tout s’est fortement dégradé, de l’environnement à l’économie en passant par tous les secteurs publics. Même la liberté d’expression est devenue l’otage des prépondérants qui s’arrogent la soumission de l’essentiel des médias. Seuls les réseaux sociaux demeurent libres mais sous les menaces de milices de mercenaires à la solde des lobbies.

Au delà, au niveau de la superstructure politique, Ennahdha, après avoir échoué à soumettre, par la violence, une population essentiellement moderniste, a fini par soumettre ses leaders qui se sont alliés à elle avant de sombrer dans le néant. Ainsi, après le CPR et  Ettakatol, Nida, triomphant en 2014 avec 86 députés (sans compter les sympathisants indépendants) est devenu aujourd’hui pitoyable, dirigé par le propre fils de Béji Caïd Essebsi qui n’a apparement même pas saisi que le soulèvement tunisien était dirigé contre le népotisme de l’ancien régime qui avait déjà soumis le pays à une poignée de familles. À cause de ces politiciens sans principes politiques, le progressisme lui-même s’est retrouvé tétanisé, vidé de son contenu, insignifiant et incapable de mobiliser les foules.

Aujourd’hui, profitant du conflit entre le président et le chef du gouvernement, Ennahdha se positionne en arbitre et fini par dominer les belligérants. Cette position lui a permis de nettoyer son passif. Ainsi, c’est dans l’impunité la plus totale qu’elle a manipulé les archives du ministère de l’Intérieur et assuré la pérennité de ses fidèles imposés dans toutes les administrations du pays, et ce, jusque dans les cabinet gouvernementaux. Ennahdha, tout en assurant l’impunité des corrompus de l’ancien régime, a été elle-même très facilement blanchie des crimes dont elle est soupçonnée, de ses opérations de corruption, de l’envoi des jeunes dans les zones de combat, du pillage et de la destruction des entreprises publiques, des ingérences étrangères, du terrorisme, de ses milices armées… Des crimes qui, dans n’importe quel autre pays, auraient justifié d’importantes enquêtes pour complots contre la nation.

Le pire est qu’à une année de deux échéances électorales majeures, cette situation politico économique a fait désespérer les gens de la politique et que si un sursaut national n’a pas lieu, le taux d’abstention marquera l’échec de la démocratie tunisienne. Alors, les Tunisiens perdront le contrôle de leur destinée que la démocratie leur aura accordé. Un contrôle mis à mal par la mauvaise foi des politiques, par leur corruption endémique et leur manque total du respect des valeurs qui peuvent assurer à la Tunisie une véritable pratique démocratique.

Tout cela a commencé en 2011, lorsque, ivres de liberté, les Tunisiens ont réalisé trop tard que les commerçants de religion allaient détruire leurs rêves de civilisation. Les principaux responsables de la catastrophe nationale sont les leaders progressistes qui ont formé une alliance contre nature avec des islamistes dont tout le monde connaît le but ultime. Ces progressistes qui se croyaient plus malins que les autres ont finis par être broyés par leur compromission. Béji Caïd Essebsi, pourtant trahi par Ennahdha à la fin 2011, n’a pas retenu la leçon. Youssef Chahed non plus. En fin de compte, rien d’utile ni même d’intéressant n’est sorti de cette classe dite politique mais qui n’a jamais rien fait de politique. Cette classe des petits arrangements, de la compromission, de la corruption, de la faiblesse, cette classe qui n’a aucune idée, aucun projet, aucune vision, aucune capacité pour gouverner une Tunisie qui a pourtant tous les moyens de la réussite.

En 2019, la Tunisie va payer 10 milliards de dinars de dettes. Ça équivaut au tiers du budget de l’État, un budget depuis longtemps soumis à ce que les économistes dénomment la « dynamique diabolique » et qui consiste, pour une entité, à entrer dans une logique de déficit structurel. Désormais, ce sont les secteurs clé de l’économie qui vont être touchés. Ils vont avoir de plus en plus de difficultés à se fournir en intrants importés, et la chute sera dure…

Seul un sursaut véritable, venant des nombreux tunisiens nationalistes, honnêtes et compétents, pourra sauver le pays du néant. Écœurés par la politique, par la faiblesse et la lâcheté des décideurs, ils sont en train de se chercher. Espérons qu’ils finissent par se retrouver avant que le pays ne soit perdu. Qu’ils se souviennent de l’histoire, qu’ils se souviennent de la décadence qui, invariablement, succède à l’inconscience.

 

Illustration de couverture : Radhouan Riahi

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