Maintenant que les projecteurs du monde entier sont braqués sur la Tunisie, les responsables réalisent l’impossibilité de cacher le nombre de morts. Ils cherchent une solution. Il faut faire porter à un bouc émissaire la responsabilité des dizaines de civils tués.

Les mécanismes de propagande s’activent. Labidi n’étant pas encore spécialisé dans le domaine de la désinformation, c’est Abdelwahab Abdallah, conseiller de Ben Ali et grand spécialiste de la propagande, surnommé « Goebbels » par ses ennemis, qui concocte une stratégie basée sur deux éléments :
1/ un discours de Ben Ali qui désigne des ennemis « à la solde de l’étranger* » et
2/ des montages vidéo destinés à confirmer le discours du chef.

Ben Ali s’adresse à la nation

Le matin du 10 janvier, on apprend que Ben Ali va s’adresser à la Nation.
A 16h, toute la Tunisie est devant la télévision lorsqu’il déclare que « des bandes d’individus cagoulés à la solde de l’étranger ont vendu leur âme à l’extrémisme et au terrorisme, ils ont attaqué les citoyens chez eux. Les affrontements ont provoqué la mort de plusieurs civils et plusieurs agents de l’ordre ont été blessés. » Par la même occasion, il ajoute qu’il va créer 300.000 emplois avant fin 2012. (le discours, cliquez ici)

Les réactions à ce discours sont de deux sortes, certains le considèrent comme un tissu de mensonges débité dans l’urgence et la peur. D’autres prennent le discours au premier degrés et considèreront, même après la chute du régime, que les événements ont été commandités par l’étranger.

Le soir, la seconde partie de la « stratégie » de Abdelwahab Abdallah est mise en place et un reportage vient corroborer le discours que Ben Ali a donné dans l’après-midi. La speakerine annonce des informations très inquiétantes : « Ayant pour but de commettre des actes de violence, de destruction et de vol, une bande de terroristes cagoulés ont pris d’assaut la nuit dernière un nombre d’institutions bancaires à Regueb, à Tejerouine, au Kef et à Kasserine. » Pour donner corps au texte, la chaîne diffuse un reportage où on voit une bande d’individus non identifiables piller et saccager ce qui ressemble à un établissement bancaire. Ils sont filmés par des caméras de surveillance et le commentaire décrit les faits perpétrés. Tout le monde a peur sauf les principaux concernés qui savent qu’il s’agit d’un montage. Le soir même, malgré le déploiement de l’armée, la rue s’enflamme de plus belle, on dénombre 5 morts dans la cité Ezzouhour de Kasserine.

11 janvier – Ben Ali persiste malgré l’échec

Tôt le matin, Ben Ali décide d’envoyer le ministre de la Santé, Mondher Zenaidi, à l’hôpital régional de Kasserine (d’où le ministre est originaire) pour constater les dégâts et tenter de réconforter les familles. Puis il provoque une réunion entre son conseiller principal, Abdelaziz Ben Dhia, et les ministres de l’Intérieur et de la Communication. Il est question d’organiser une grande conférence de presse au sujet des violences. Ben Ali demande à Labidi d’insister sur l’existence de terroristes qui se dissimulent dans les manifestations pacifiques.

Alors que l’on dénombre 3 morts par balle devant le siège de la Délégation de Dégache (Gouvernorat de Tozeur), plusieurs puissances étrangères, dont les USA, lancent des messages de soutien à la révolte. Seul le gouvernement Sarkozy, dont les intérêts économiques exigent le maintien du régime Ben Ali, continue de le soutenir. Ainsi, Michèle Alliot-Marie, ministre des Affaires étrangères, occulte le débat politique et propose « le savoir-faire [des] forces de sécurité, qui est reconnu dans le monde entier, [pour] régler des situations sécuritaires de ce type ».

Mis à part cette déclaration devant l’Assemblée nationale française, diverses cellules s’organisent à l’Elysée pour mettre au point un plan d’action rapide qui prévoit l’envoi d’émissaires spéciaux en Tunisie. Mais on se rendra compte par la suite que les intentions du gouvernement Sarkozy étaient bien plus opportunistes qu’une simple volonté de venir en aide à Ben Ali.

C’est ce soir là que l’information sur les montages orchestrés par Abdelwahab Abdallah fait le buzz. Le taux de connexion à Internet explose tous les records. Les Tunisiens découvrent alors les témoignages des jeunes du centre du pays qui crient au scandale, au mensonge. D’autres découvrent la supercherie en décryptant le journal télévisé. En fait, le reportage des terroristes pillant la banque est monté de toutes pièces et la démonstration de la supercherie fait le tour du web.

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  • D’après le PV de Sami Jaouahdou, directeur général des Renseignements de la Sûreté, la CIA leur avait fourni des informations selon lesquelles Al Qaida projetait d’infiltrer des terroristes sur le territoire tunisien. Toute la stratégie des Renseignements tunisiens a été déployée à partir de cette information.


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