Le 12 janvier 2011, on dénombre des morts dans plusieurs gouvernorats.

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  Jusque-là, outre les trois morts de la veille à Tozeur, la majorité des victimes est tombée dans les gouvernorats de Sidi Bouzid et Kasserine. A partir du 12, toute la Tunisie s’embrase et on dénombre deux morts par balle à l’Ariana, un à Ben Arous, trois à Ras Jebel, un à Thala, Wajdi Saïhi, mort d’une balle de 7,62, trois à Kebili, un à Manouba, un à Nabeul, un à Sfax, un à Sousse, trois à Tataouine et un à Tozeur.

Ben Ali est dans le désarroi. Il peste contre son entourage et cherche la solution miracle pour sortir de ce pétrin. C’est ainsi que certains proches du gouvernement français, dont Hakim El Karoui – neveu d’un ancien ministre de Ben Ali, employé du Groupe Rothschild et administrateur d’« Orange Tunisie »– s’affairent à trouver des solutions. Ce dernier est mandé par Marouane Mabrouk, gendre de Ben Ali, pour préparer un plan de sortie de crise. Le média français Médiapart s’est procuré les notes que Hakim El Karoui a écrites le 12 et le 14 janvier 2011 à l’attention de Ben Ali.
Dans la note du 12 janvier (NOTE_12_janvier[1]), Hakim El Karoui conseille : « … même si la situation commence à s’apaiser […], (de) changer profondément le gouvernement et l’équipe de ses conseillers… (et de) sanctionner ceux qui ont mal fait leur travail. »
Du coup, Ben Ali décide de mettre au placard le ministre de l’Intérieur Rafik Haj Kacem et deux piliers de son régime, Abdelwahab Abdallah et Abdelaziz Ben Dhia.

A 11h, Ahmed Friaa est nommé ministre de l’Intérieur et plusieurs anciens ministres sont nommés conseillers à la Présidence.
Sur la même note, El Karoui conseille de « donner un coup de jeune et de dynamisme en nommant des quadras issus de la société civile et du monde économique qui ont fait leurs preuves dans leur domaine. » Ben Ali exécutera cette partie de la note deux jours plus tard.
El Karoui lui suggère de « crédibiliser l’annonce de la création de 300.000 emplois… (et) de donner un message clair et fort à ceux qui se revendiquent de son entourage… (et qui) sont à l’origine du sentiment d’injustice ressenti par la population. » On comprend parfaitement qu’il parle de la belle-famille de Ben Ali, les Trabelsi.
Comme tout le monde, Hakim El Karoui n’imagine pas que Ben Ali va quitter le pays. Il lui suggère même des dispositions à prendre « à froid » pour les mois de mars et avril. Il en arrive jusqu’à rappeler à Ben Ali : « Vous êtes le père de la nation, et le père de la nation doit être aux côtés de ses fils quand ils souffrent. »
En filigrane, c’est l’inévitable reprise de la guerre des clans ! Ceux qui ont longuement subi la prééminence des Trabelsi tentent de les écarter. Hakim El Karoui est-il le « conseiller providentiel » ou l’homme de l’ombre d’un gouvernement français qui veut replacer ses pions dans une Tunisie où certains très gros intérêts risquent d’être remis en cause ?

Toujours est-il que la note est trop légère pour sauver le régime. En l’appliquant à la lettre, Ben Ali s’aliénera le soutien de ses piliers traditionnels, provoquera au plus mauvais moment pour lui un changement à la tête du ministère de l’Intérieur, dont le processus de décision ne peut que souffrir. En fait, la première note de Hakim El Karoui et la diligence avec laquelle Ben Ali l’a appliquée ne feront qu’accélérer sa chute. Nous verrons plus bas ce qu’il adviendra de la seconde note.

Inquiétude des responsables de la sécurité

A partir du 12 janvier, les officiers des corps de sécurité s’appellent régulièrement pour échanger des informations sur les graves événements qui frappent le pays. Ces officiers ont souvent étudié ensemble et ont l’habitude de fréquenter les mêmes lieux, comme les mess. Ils participent ensemble aux stages ou missions à l’étranger, et partagent, d’une façon ou d’une autre, des liens d’amitié directs ou indirects.
Depuis quelques jours, les chefs d’unités entendent via radio HF les appels de détresse de leurs collègues bloqués dans des commissariats : ils hurlent à l’aide, crient qu’ils ne veulent pas utiliser leurs armes et se font parfois lyncher par les manifestants qui prennent d’assaut leurs bâtiments. Ces chefs d’unité se sentent coupables de ne rien pouvoir faire pour leurs collègues et beaucoup, horrifiés par l’éventualité de tirer sur des civils, attendent tragiquement leur tour. Jamais ils n’ont vécu une telle situation. Leur engagement les empêche de manifester leur ras-le-bol, mais tous espèrent un changement.

La révolte s’intensifie, les proches de Ben Ali menacés

En ce 12 janvier 2011, Sfax connaît une manifestation géante qui fait descendre 100.000 personnes dans des rues désertées par les forces de l’ordre. Dans l’après-midi, Sfax a l’allure d’une « ville libérée ». À Hammamet, les maisons des proches de Ben Ali sont pillées et brûlées. Les événements se précipitent à Tunis et Jalila Trabelsi appelle sa sœur Leila Ben Ali. Ses voisins, d’habitude craintifs, deviennent frondeurs. Affolée, elle supplie Leila de permettre à sa famille de s’abriter au Palais de Sidi Dhrif (Sidi Bou Saïd). De nombreux membres de sa famille feront de même. Ils s’installent dans le sous-sol du palais. La maîtresse de maison ordonne le silence au personnel.

L’état d’urgence est décrété et un couvre-feu de 20h à 5h appliqué sur tout le territoire.

Dans la périphérie de Tunis, à Fouchana et à Hay Ettahrir, des bus transportant des militaires envoyés en renfort sont attaqués et incendiés. Des commissariats sont détruits et des armes sont dérobées, ce qui entraîne l’application de l’état d’urgence et d’un couvre-feu de 20h à 5h sur tout le territoire.

En plus des manifestations, des affrontements et des pillages, le département de la Sûreté doit désormais faire face à de potentielles menaces armées. Pour la première fois depuis des années, on fait appel, de façon préventive, aux deux corps des forces spéciales de la Sûreté intérieure : l’Unité Spéciale de la Garde Nationale (USGN), dont le QG est basé à Bir Bouregba, est appelée à se rapprocher de la capitale et à prendre pour base la caserne de la Garde Nationale de l’Aouina. Un groupe restreint est également chargé de se positionner à proximité du palais de Carthage. La Brigade Antiterrorisme de la Police nationale, dont le QG est à Bouchoucha, est chargée quant à elle de protéger les bâtiments officiels et stratégiques : des groupes se relaient autour de la Banque Centrale, de la Chambre des Conseillers, de la Chambre des Députés et du ministère de l’Intérieur.

Ce jour-là, le lieutenant-colonel de la BAT, Tarhouni, a au bout du fil son ami et collègue Larbi Lakhal, colonel de l’USGN, qui lui apprend sa nouvelle affectation. Par ailleurs, le commissaire Mourad R. des Renseignements de la DGSCE apprend en contactant son ami Tarhouni que celui-ci a envoyé une équipe au ministère de l’Intérieur. Ces deux informations, qui paraissent anodines, seront déterminantes deux jours plus tard.


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