Pendant longtemps, l’image de Carthage est restée prisonnière d’une scène terrible : des enfants livrés aux flammes, offerts à Baal Hammon ou à Tanit, sous les yeux de parents soumis à une religion impitoyable. Cette image, popularisée par les auteurs grecs et latins, puis amplifiée par Flaubert dans Salammbô, est devenue l’un des lieux communs les plus tenaces de l’histoire carthaginoise.
Mais l’histoire, surtout lorsqu’elle concerne un peuple vaincu, doit être interrogée avec méthode. Les Carthaginois n’ont pas laissé de récit continu de leur propre histoire. Ce que nous savons d’eux vient en grande partie de leurs ennemis, de leurs concurrents ou de peuples qui les ont observés de l’extérieur. Le dossier des sacrifices d’enfants doit donc être repris à partir de trois catégories de preuves : les textes anciens, les inscriptions et les données archéologiques, en particulier les ossements retrouvés dans les tophets.
Un dossier d’accusation ancien
Les sources littéraires antiques accusent à plusieurs reprises les Carthaginois de sacrifices humains. Diodore de Sicile rapporte qu’en 310 av. J.-C., lors de la crise provoquée par l’expédition d’Agathocle en Afrique, les Carthaginois auraient sacrifié deux cents enfants de familles nobles à Cronos, assimilé à Baal Hammon. D’autres auteurs, comme Clitarque, Plutarque ou Tertullien, évoquent aussi des sacrifices d’enfants dans le monde punique.
Ces textes ont pesé lourd. Ils ont donné à Carthage une réputation de cruauté religieuse, d’autant plus facile à accepter que la cité a été vaincue, détruite, puis racontée par ses adversaires. Dans l’imaginaire européen, cette accusation s’est cristallisée au XIXe siècle avec Flaubert. Dans Salammbô, le romancier reprend et dramatise les récits antiques : la statue de bronze, les bras inclinés, les enfants précipités dans le feu, les musiciens couvrant les cris. La littérature a alors renforcé ce que l’histoire croyait déjà savoir.
Pourtant, ces sources posent plusieurs problèmes. Elles sont extérieures à Carthage. Elles sont souvent tardives. Elles ne sont pas toujours concordantes. Certaines relèvent davantage de la polémique morale ou religieuse que du témoignage direct. Surtout, des auteurs mieux placés, comme Polybe, ne disent rien de ces sacrifices, alors même qu’ils auraient pu utiliser cette accusation contre Carthage. Le silence de Polybe ne prouve pas l’innocence de Carthage, mais il interdit de traiter l’accusation comme une évidence unanimement attestée.
Le tophet : sanctuaire, cimetière ou lieu de sacrifice ?
La découverte du tophet de Carthage, en 1921, a semblé confirmer les textes anciens. On y a trouvé des milliers d’urnes contenant des ossements incinérés de très jeunes enfants, parfois mêlés à des restes d’animaux. Les urnes étaient associées à des stèles votives portant des inscriptions adressées à Tanit et à Baal Hammon. Pour beaucoup d’archéologues, la conclusion semblait s’imposer : le tophet était le lieu où les enfants sacrifiés étaient brûlés puis déposés.
Mais le mot « tophet » lui-même est déjà une interprétation. Il vient de la Bible hébraïque, où il désigne un lieu associé au feu et à des rites condamnés par les prophètes. Appliquer ce terme aux sanctuaires puniques revient donc à importer, dès le départ, une lecture sacrificielle. Les Carthaginois ne nommaient probablement pas ce lieu ainsi.
Le tophet est incontestablement un espace sacré. Ce n’est pas un cimetière ordinaire. La présence de stèles, de formules votives, d’urnes, d’ossements humains et animaux montre qu’il s’agissait d’un lieu rituel. Mais un lieu rituel n’est pas automatiquement un lieu de mise à mort. Il peut être un sanctuaire funéraire, un espace réservé à des morts particuliers, notamment les fœtus, les mort-nés et les nourrissons décédés avant leur intégration complète dans la société.
C’est précisément là que se situe le cœur du débat : les enfants retrouvés dans les urnes ont-ils été tués pour les dieux, ou bien sont-ils morts naturellement avant d’être confiés aux dieux ?
Les ossements : une donnée décisive
Dès les premières analyses, un fait dérange la thèse sacrificielle : les restes humains appartiennent majoritairement à des individus extrêmement jeunes. Félix Régnault, en 1929, observe que les os qu’il examine correspondent à des fœtus viables et à des bébés de quelques mois. Il juge invraisemblable qu’un sacrifice ait sélectionné presque exclusivement des fœtus et des nourrissons morts autour de la naissance. Il propose donc une autre explication : un rite funéraire particulier réservé aux très jeunes enfants.
Cette intuition a été renforcée par des études plus récentes. En 2010, Jeffrey Schwartz, Frank Houghton, Roberto Macchiarelli et Luca Bondioli publient une analyse importante portant sur 348 urnes du tophet de Carthage, correspondant à 540 individus. Les chercheurs étudient les dents, l’émail, les mesures crâniennes et postcrâniennes, ainsi que les effets de la chaleur sur les os. Leur conclusion est claire : la majorité des individus se situe entre la période prénatale et les cinq ou six premiers mois après la naissance, avec une présence importante de fœtus. Cette distribution correspond beaucoup mieux à une mortalité périnatale qu’à une sélection d’enfants sacrifiés.
L’argument est fort. Dans les sociétés antiques, la mortalité infantile était très élevée. Beaucoup d’enfants mouraient avant, pendant ou peu après la naissance. Dans une grande ville comme Carthage, les maladies, les infections, les complications de grossesse, les carences et les conditions sanitaires pouvaient provoquer une mortalité massive des nourrissons. Il n’est donc pas nécessaire de supposer un meurtre rituel pour expliquer la présence de très jeunes enfants incinérés dans un sanctuaire.
L’étude de Zita, en Tunisie, publiée en 2024 dans Antiquity, va dans le même sens. Les chercheurs y analysent les restes incinérés de douze nourrissons et enfants déposés dans un tophet néo-punique. Ils observent des signes de mauvaise santé : scorbut, anémie, stress physiologique, infections possibles. Les enfants étudiés ne ressemblent pas à des victimes saines sélectionnées pour être sacrifiées ; ils apparaissent plutôt comme des individus fragiles, morts dans un contexte sanitaire difficile. Les chercheurs insistent aussi sur le soin apporté au traitement funéraire : les os brûlés ont été recueillis, déposés, conservés et respectés.
Les arguments des partisans du sacrifice
La thèse sacrificielle n’a cependant pas disparu. Des chercheurs comme Lawrence Stager, Joseph Greene, Paolo Xella ou Josephine Quinn ont défendu l’idée que les tophets puniques témoignent bien de sacrifices d’enfants. Leur argumentation repose sur plusieurs éléments.
D’abord, les stèles sont votives. Elles ne disent pas simplement : « ici repose un enfant ». Elles s’adressent aux dieux, remercient, formulent des vœux, évoquent une offrande. Ensuite, des animaux sont parfois incinérés et déposés de la même manière que les enfants. Si les animaux sont des sacrifices, pourquoi les enfants ne le seraient-ils pas aussi ? Enfin, les sources grecques, latines et bibliques, malgré leurs biais, convergent autour de l’idée d’offrandes humaines par le feu dans certains cultes phéniciens ou puniques.
Ces arguments méritent d’être pris au sérieux. Il serait excessif de balayer toutes les sources antiques comme de la pure propagande. Il serait aussi imprudent de réduire le tophet à un simple cimetière d’enfants. Le vocabulaire votif, les stèles, les animaux et le caractère sacré du lieu montrent qu’un acte religieux se joue dans ces dépôts.
Mais le problème reste entier : une offrande religieuse n’est pas nécessairement un meurtre. Des parents peuvent offrir rituellement à la divinité un enfant déjà mort. Ils peuvent demander en échange une nouvelle naissance. Ils peuvent accompagner par un sacrifice animal le dépôt funéraire d’un nourrisson mort naturellement. Les inscriptions ne disent pas explicitement que l’enfant a été tué. Les ossements, eux, ne démontrent pas une mise à mort.
Le poids de la représentation
L’affaire des sacrifices d’enfants à Carthage n’est pas seulement une question d’archéologie. C’est aussi une bataille de mémoire. Dans l’Antiquité, accuser un peuple de sacrifier ses enfants était une manière radicale de le placer hors de la civilisation. Après la destruction de Carthage, cette accusation a contribué à justifier moralement la victoire romaine. Plus tard, dans l’Europe coloniale, elle a nourri l’image d’une Carthage orientale, cruelle, fanatique, opposée à une Rome supposée rationnelle et civilisatrice.
À l’inverse, certains auteurs modernes ont parfois rejeté trop vite l’hypothèse sacrificielle par souci de défendre l’honneur carthaginois. Cette réaction est compréhensible, mais elle ne suffit pas non plus à faire de l’histoire. La dignité d’une civilisation ne se défend pas en niant les questions difficiles ; elle se défend en examinant les preuves avec rigueur.
Or, sur ce dossier, les preuves sont ambiguës. Les textes accusent, mais ils sont extérieurs et problématiques. Les inscriptions montrent des rites, mais ne décrivent pas de mise à mort. L’archéologie révèle un sanctuaire, mais pas nécessairement un abattoir humain. L’ostéologie montre surtout des fœtus, des nouveau-nés et des nourrissons très jeunes, ce qui correspond fortement à la mortalité naturelle.
Vers une conclusion prudente
La conclusion la plus solide est donc la suivante : le sacrifice systématique d’enfants à Carthage n’est pas démontré. Les données ostéologiques disponibles contredisent l’image d’une pratique massive, régulière et organisée de mise à mort d’enfants vivants. Le tophet apparaît plutôt comme un espace sacré réservé aux très jeunes morts : fœtus, mort-nés, nouveau-nés et nourrissons décédés peu après la naissance.
Cela ne signifie pas qu’aucun sacrifice humain n’ait jamais eu lieu dans le monde punique. Des sacrifices exceptionnels ont pu exister, comme dans d’autres sociétés antiques, surtout en temps de crise. Mais transformer cette possibilité en coutume centrale de la religion carthaginoise dépasse ce que les preuves permettent d’affirmer.
Le tophet doit donc être compris comme un lieu complexe : à la fois sanctuaire, espace funéraire, lieu de mémoire familiale et lieu d’adresse aux dieux. Les enfants qui y étaient déposés n’étaient pas nécessairement des victimes offertes par cruauté religieuse. Ils étaient peut-être, plus simplement et plus tragiquement, les morts les plus fragiles d’une société confrontée à une mortalité infantile considérable.
Carthage n’a pas besoin d’être idéalisée pour être défendue. Elle doit être jugée sur pièces. Et les pièces disponibles, à ce jour, imposent une prudence ferme : parler de sacrifices d’enfants comme d’un fait massif et certain relève moins de l’histoire démontrée que d’une tradition accusatoire, littéraire et historiographique que l’archéologie contemporaine oblige désormais à réviser.
Courte bibliographie :
- Diodore de Sicile, Bibliothèque historique, XX, 14.
- Régnault, Félix, 1929, « Les soi-disant sacrifices d’enfants au temple de Tanit à Carthage ».
- Poinssot, Louis et Lantier, Raymond, 1923, Un sanctuaire de Tanit à Carthage.
- Bénichou-Safar, Hélène, 2004, Le Tophet de Salammbô à Carthage.
- Moscati, Sabatino, 1987, « Il sacrificio punico dei fanciulli: realtà o invenzione? ».
- Stager, Lawrence E. et Wolff, Samuel R., 1984, « Child Sacrifice at Carthage ».
- Schwartz, Jeffrey H. et al., 2010, « Skeletal Remains from Punic Carthage Do Not Support Systematic Sacrifice of Infants ».
- Smith, Patricia et al., 2011, « Aging cremated infants ».
- Gutron, Clémentine, 2008, « Le souvenir de Carthage dans le chantier ».
- Cerezo-Román, Jessica I. et al., 2024, « The life and death of cremated infants and children from the Neo-Punic tophet at Zita, Tunisia ».
