À la fin du VIIᵉ siècle, l’Afrique du Nord traverse l’une des périodes les plus troublées de son histoire. Le pouvoir byzantin, héritier de Rome dans la région, s’effondre peu à peu. Carthage tombe en 692-693 sous les coups des armées arabes conduites par Hassān ibn al-Nuʿmān. L’Ifrīqiya semble alors ouverte à la conquête.
Mais dans les montagnes de l’Aurès, une résistance se lève. À sa tête apparaît une femme dont l’histoire, très vite, se mêle à la légende : Al-Kāhina, « la Devineresse ».
Son véritable nom aurait été Dihya. Mais déjà, les sources hésitent. On la nomme aussi Dahya, Damya ou Dāmiya selon les traditions. Même son origine familiale reste incertaine. Certains textes la présentent comme la fille de Tātīt, d’autres comme descendante d’un certain Mātiya, lui-même fils de Tifān. Ces hésitations montrent à quel point le personnage nous échappe. Al-Kāhina n’apparaît dans les sources qu’à travers le regard de ses adversaires ou d’auteurs postérieurs, qui ont parfois transformé sa vie en récit héroïque.

Elle appartient probablement à la tribu berbère des Djarāwa, rattachée aux Zanāta. Cette tribu, longtemps nomade et pastorale, aurait connu le judaïsme avant de passer au christianisme, comme d’autres groupes berbères d’Afrique du Nord. Contrairement à une idée souvent répétée, Al-Kāhina était probablement chrétienne plutôt que juive.
Son surnom, Al-Kāhina, signifie « la devineresse ». Il évoque une femme dotée d’un pouvoir spirituel, capable de prédire l’avenir et de lire les signes. Les récits racontent qu’au moment de l’inspiration, elle entrait dans une sorte d’extase, défaisait ses cheveux et frappait sa poitrine. Elle aurait aussi pratiqué des formes de divination plus anciennes, comme la lecture de l’avenir dans le gravier. Pour les populations de l’Aurès, ces dons n’étaient pas un détail : ils renforçaient son autorité politique et guerrière.

Quand Hassān ibn al-Nuʿmān s’avance vers l’intérieur du pays après la prise de Carthage, il ne rencontre plus seulement les restes du pouvoir byzantin. Il trouve face à lui une résistance berbère organisée. Al-Kāhina reprend alors le rôle que le chef berbère Kusyla avait tenu avant elle : celui d’un rempart contre l’expansion arabe.

Le choc a lieu près de l’Oued Nini, non loin de l’actuelle Aïn Beïda, dans l’Est algérien. Al-Kāhina, avant l’affrontement, aurait fait détruire Baghaï, probablement pour empêcher cette place forte de tomber aux mains de l’ennemi. Puis elle affronte l’armée de Hassān. La bataille est un désastre pour les Arabes. L’oued où ils sont vaincus reçoit dans la mémoire arabe le nom de Nahr al-Balāʾ, « la rivière des épreuves ».

Cette victoire fait d’Al-Kāhina la grande figure de la résistance berbère. Hassān doit battre en retraite vers l’Est, jusqu’aux environs de Tripoli. Pendant un temps, l’Ifrīqiya échappe à la conquête arabe.
Mais la victoire d’Al-Kāhina n’est pas définitive. Sa domination s’élargit, sans doute sur une partie importante de l’Aurès et de l’Ifrīqiya orientale, mais probablement pas sur tout le Maghreb, contrairement à certaines sources exagérées. Elle traite bien les prisonniers arabes et adopte même l’un d’eux, Khālid ibn Yazīd, selon un rite berbère d’allaitement symbolique. Était-ce une manière de préparer une paix ? Cherchait-elle à ouvrir une voie de négociation avec les Arabes ? Elle n’était peut-être pas seulement une guerrière, mais aussi une dirigeante capable de calcul politique.
Pourtant, la situation se dégrade. Hassān reçoit des renforts et prépare son retour. Al-Kāhina, comprenant que l’ennemi reviendra, aurait alors pris une décision terrible : appliquer la tactique de la terre brûlée. L’idée était simple et brutale : ravager certaines zones pour priver l’armée arabe de ressources et de butin. Mais cette politique provoque le mécontentement d’une partie des populations sédentaires, qui vivaient de leurs terres, de leurs villages et de leurs cultures.
Les chroniqueurs arabes ont probablement exagéré l’ampleur de ces destructions. Les historiens modernes, eux, ne doivent ni les nier totalement ni les transformer en cataclysme. Elles ont sans doute touché certaines régions, assez pour affaiblir l’unité autour d’Al-Kāhina. Des groupes locaux, découragés ou hostiles à sa politique, finissent par se tourner vers Hassān.
Lorsque celui-ci revient, probablement vers 697-698, la situation a changé. Al-Kāhina n’a plus derrière elle l’ensemble des forces berbères. Le front autochtone s’est fissuré. Le vent de la défaite commence à souffler sur l’Aurès.
Les récits deviennent alors plus sombres. On imagine Al-Kāhina, les cheveux déployés, en proie à une vision tragique. Ses prophéties ne sont plus celles d’une reine sûre de sa puissance, mais les avertissements d’une femme qui sent la fin approcher. Après un premier revers dans la région de Gabès, elle comprend que sa cause est perdue.
C’est à ce moment que se place l’un des épisodes les plus frappants de sa légende. Al-Kāhina aurait conseillé à ses fils de quitter son camp et de rejoindre les Arabes pour sauver leur avenir. Ce geste, s’il est vrai, révèle une lucidité poignante : elle accepte sa propre perte, mais refuse d’entraîner ses enfants dans l’anéantissement.

Poursuivie par Hassān, elle se replie vers l’Aurès. Le dernier combat aurait eu lieu près du Djebel Nechar, non loin de Tobna. Là, dans une mêlée acharnée, les deux camps auraient cru vivre une bataille d’extermination. Al-Kāhina tombe finalement près d’un puits qui, longtemps, aurait porté son nom.
Sa mort marque la fin d’une grande phase de résistance berbère à la conquête arabe. Mais son souvenir ne disparaît pas. Au contraire, il grandit. Les chroniqueurs, les historiens et les traditions populaires en font une figure à la fois historique et mythique : reine, prophétesse, cheffe de guerre, mère tragique, symbole d’un monde qui refuse de s’effacer.
Al-Kāhina reste difficile à saisir. Elle appartient à une époque où les sources sont rares, partiales et souvent contradictoires. Sa vie réelle est couverte par le voile de la légende. Mais c’est justement ce mélange d’histoire et de mystère qui rend son personnage si fascinant.
Elle incarne un moment décisif : celui où l’Afrique du Nord, entre héritage berbère, christianisme, souvenirs romains et arrivée de l’islam, bascule vers un nouvel âge. Face à cette transformation immense, Al-Kāhina apparaît comme la dernière grande voix de l’ancien monde africain. Une voix venue des montagnes, puissante, inquiète, indomptable — et que l’histoire n’a jamais complètement réussi à faire taire.
