Les évaluations des effectifs des légions romaines, avancées par les Anciens et reprises par les Modernes sont sujettes à caution. Est-il concevable que Rome n’ait aligné, sur son propre territoire, et ce, jusqu’à la bataille de Cannes, que des forces sensiblement égales à celles d’Hannibal et systématiquement inférieures en matière de cavalerie ? Pourquoi Rome, qui, selon ses propres décomptes, pouvait aligner 700 000 fantassins et 70 000 cavaliers, les aurait-elle économisés devant le plus grand péril de son histoire ? Cette tendance à sous-comptabiliser les forces romaines en présence est une constante.

NÉCESSITÉ D’UN NOUVEAU DÉCOMPTE

Selon Polybe[1], les effectifs normalement fournis par une mobilisation ordinaire sont, par légion, de 12 700 fantassins et 800 cavaliers. À la Trébie, où sont réunies quatre légions, il devait y avoir au minimum 54 000 hommes; or, les Anciens parlent de « légions renforcées », levées en cas de « circonstances exceptionnelles », ce qui fut évidemment le cas lors de l’invasion d’Hannibal.

Pour déterminer les effectifs de ces « légions renforcées », nous pouvons nous référer au décompte des effectifs romains à la bataille de Trasimène où, pour deux légions engagées[2], Polybe[3] parle de 15 000 morts et 15 000 prisonniers, ce qui fait au moins 15 000 hommes par légion. Concernant la cavalerie, un précieux chiffre nous est fourni par Polybe, qui écrit que l’autre consul, Servilius, lui aussi à la tête de deux légions, a envoyé à son collègue un renfort de 4 000 cavaliers. Cela pourrait signifier que les légions renforcées disposaient de 2 000 cavaliers chacune.

Les chiffres avancés par Appien[4], ne sont pas très différents : pour les deux légions de Flaminius, il évoque 30 000 fantassins et 3 000 cavaliers. Chiffres également proches des effectifs des deux légions que le jeune Scipion dirigera en Espagne et qui comptaient 28 000 fantassins et 3000 cavaliers[5].

À la Trébie, les Romains alignent-ils des légions normales ou des légions renforcées ? Après le désastre du Tessin, où la cavalerie d’Hannibal a joué un rôle décisif, il semble difficile de croire que les Romains n’aient pas aligné des légions renforcées. Pourtant, concernant les forces en présence à la bataille de la Trébie, Tite-Live[6] parle d’une infanterie de 18 000 Romains et 20 000 Latins, puis cite les auxiliaires cénomans sans les chiffrer[7] et évoque 4 000 cavaliers.
Polybe[8] ne mentionne pas les auxiliaires cénomans, évoque 2 000 Romains de moins que Tite-Live et ajoute : « ce qui est l’effectif d’une armée complète engagée dans une action générale, quand les deux consuls ont réuni leurs forces »[9]. Or ce décompte de Polybe, qui concerne quatre légions, nous donne 40 000 hommes au total, c’est-à-dire bien moins que les effectifs de quatre légions traditionnelles qu’il nous a lui-même rapportés… D’autre part, Polybe avait déclaré à propos de Longus : « Il s’imaginait qu’il lui suffirait de paraître pour emporter la décision, tant il était grisé par la supériorité numérique de ses troupes… »[10]. Pourtant, selon les chiffres de ce même Polybe, cette supériorité n’est que de 2 000 fantassins[11].

Si, à la Trébie, les Romains ont aligné quatre légions traditionnelles, le total serait de 54 000 hommes;  et s’il s’agit de légions renforcées, ce qui est bien plus plausible, le total serait situé entre 60 000 et 68 000 hommes (fantassins et cavaliers compris). Ces derniers chiffres justifieraient alors que Longus ait été « grisé par la supériorité numérique de ses troupes ».

Et pourtant, même avec ce dernier décompte, il reste incompréhensible que Rome, qui disposait d’une cavalerie mobilisable de 70 000 unités, ait eu systématiquement recours, durant toute la guerre, à une cavalerie inférieure à celle d’Hannibal. Il est très probable que les effectifs romains mis en ligne après la bataille du Tessin aient été largement sous-évalués pour minimiser les défaites, notamment la plus importante d’entre elles : Cannes[12].

 

Notes

[1] – Polybe II,24,3 et suite.

 [2] – Selon Tite-Live (XXI,63,15), Flaminius disposait de quatre légions : « Flaminius a reçu les deux légions de Sempronius, consul de l’année précédente, et les deux du préteur Caius Atilius; l’armée se met en marche à travers les sentiers étroits de l’Apennin, pour gagner l’Étrurie. » Cet effectif expliquerait de façon objective l’excès de confiance de Flaminius.

 [3] – Polybe; III,84,7. et III,85,1

 [4] – Appien dans « La Guerre d’Hannibal », chapitre II, 8. Par ailleurs, Appien a été précis sur certains chiffres, par exemple, concernant le port militaire de Carthage, son estimation des 220 cales sèches est particulièrement juste. Cf “Hannibal, la véritable histoire et le mensonge de Zama”, Belkhodja, Apollonia, Tunis, 2011), le passage sur le port militaire de Carthage.

 [5] – Livre X,6,7 et Livre X,9,6.

 [6] – Livre XXI, 55.

 [7] – Probablement entre 15 000 et 30 000 hommes selon le qualificatif des légions – traditionnelles ou renforcées – utilisées à la Trébie.

 [8] – Livre III, 72, 11.

 [9] – Livre III, 72, 12.

 [10] – Livre III, 72, 2.

 [11] – Livre III, 72, 7 à 9.

 [12] - À la bataille de Cannes, du fait de la présence de 8 légions romaines, la sous-estimation des effectifs est encore plus importante puisque le total, en légions traditionnelles, atteindrait les 108 000 hommes alors que Polybe parle de 87 000 soldats. Si l’on parle de légions renforcées, les effectifs seraient au minimum de 120 000 fantassins et de 12 000 ovoire de 16 000 cavaliers.

 

Abdelaziz Belkhodja

 

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