Quatre ans après, alors que la vérité n’a pas avancé d’un iota, que peut on conjecturer sur les commanditaires de l’assassinat de Chokri Belaïd ?

Quelques semaines avant l’assassinat de Chokri Belaïd, un accord tacite avait été acté entre lui et Béji Caïd Essebsi, alors président de Nidaa Tounes qui caracolait dans les sondages et donnait des sueurs froides à Ennahdha. L’accord était clair : pour ne pas tomber dans le piège de la stigmatisation réciproque, nuisible aux progressistes, Béji Caïd Essebsi lui avait communiqué le message suivant, via des émissaires : « notre dénominateur commun est l’État, nous devons le défendre ensemble contre l’objectif des islamistes qui est de l’abattre ». Chokri Belaïd avait acquiescé. La politique de division des progressistes, lancée tous azimuts depuis 2011 par Ennahdha allait devenir caduque. Si le Watad, mouvement de gauche, ennemi de toujours des destouriens, et depuis peu associé au POCT, allait s’entendre avec Nidaa Tounes, Ennahdha pouvait perdre les futures législatives.
Parallèlement à l’entente politique, Chokri Belaïd faisait le buzz dans les médias en accusant Ennahdha d’embrigader les jeunes pour le « jihad » en Syrie, sujet dangereux à évoquer car il touchait à l’un des secrets d’État les mieux gardés : celui de l’entente tripartite Otan-Qatar-Frères musulmans pour envoyer des légions de jeunes jihadistes contre le régime syrien.

Les enjeux géopolitiques et les sommes en jeu, faramineuses, permettaient aux alliés des wahhabites d’arroser les intégristes partout dans le monde arabe ; mais c’est depuis la Tunisie qu’est parti le plus gros contingent, c’était d’autant plus facile que les autorités fermaient au moins les yeux si ils n’encourageaient pas eux-mêmes le système.
Chokri Belaïd, qui dénonçait cet état de fait avec une éloquence rare, devenait gênant pour le pouvoir et ses alliés wahhabites inquiets par un discours auquel tout le monde arabe était réceptif. C’est dans ces circonstances et suite à des menaces de dirigeants d’Ennahdha qu’eut lieu l’assassinat.

Pour les commanditaires du crime, un assassinat de Chokri Belaïd dont le parti, comme toutes les formations de gauche, avait obtenu un « zéro virgule » aux élections de 2011, ne risquait pas de provoquer un bouleversement politique. Ce fut une grande erreur car en un an et demi, beaucoup avaient déchanté de la pseudo civilité politique affichée par Ennahdha en période électorale. Inquiets par les tentatives d’islamisation du pays, par les arrivées régulières de prédicateurs intégristes, par la liberté laissée aux salafistes de dominer les mosquées et d’embrigader les jeunes, par l’islamisation rampante de l’Administration, les Tunisiens ont subi dans leur chair l’assassinat et ont formé l’un des mouvements de foule les plus importants de toute l’histoire du pays. On a recensé jusqu’à plus d’un million de Tunisiens dans la rue ce jour-là.
Manifestations géantes, saccages des bureaux d’Ennahdha, appels à la grève générale, à la désobéissance civile et même à l’insurrection se sont succédé. Le pouvoir nahdhaoui a vacillé, surtout que le mandat de la Constituante était d’une seule année et que depuis quelques mois, Ennahdha gouvernait sans légalité, ni légitimité, ni même une intention d’organiser les élections.

Le jour de l’enterrement, tout a été fait pour dissuader la population de se déplacer au Jellaz. Menaces à peine voilées, légions de voyous et de salafistes autour du cimetière, vandalisme, violence, insultes, chapardages. Mais des centaines de milliers de Tunisiens ont bravé toutes les craintes pour rendre à Chokri Belaïd le plus grand des hommages.
Le pouvoir islamiste a vacillé, mais aucune personnalité politique n’a été capable de canaliser l’immense colère populaire. Ennahdha, pour calmer les tensions, hissa au rang de chef du gouvernement son ministre de l’Intérieur Ali Laarayedh, qui s’était maintes fois illustré par son incapacité à gérer la sécurité du pays. Il est l’auteur d’une phrase devenue célèbre quand, pour expliquer les carences de son département le jour où les salafistes ont attaqué l’ambassade US, il a déclaré : « on les attendait par devant, ils sont venus par derrière ».

Dans les semaines et les mois qui ont suivi l’assassinat, il est apparu que la Justice a suivi un cours très particulier. Les entraves à la procédure légale se sont multipliées, sans parler de la nonchalance de l’enquête et même du peu d’entrain des policiers à faire leur travail.

La sortie d’Ennahdha du pouvoir, à la suite du second assassinat politique, celui de Mohamed Brahmi, n’a rien changé à l’affaire et même l’arrivée de Nidaa Tounes au pouvoir, malgré les promesses de campagne, n’a strictement rien résolu car entre temps, une alliance avait été conclue entre Rached Ghannouchi et Béji Caïd Essebsi. Alliance qui a donné un coup fatal à la vérité.

À la Place des droits de l’Homme, le Chef de l’État a accolé une plaque commémorant beaucoup plus sa propre personne que celle de Chokri Belaïd, ce qui symbolise le peu de cas que le pouvoir fait de l’affaire. C’est dans une ambiance timorée, pluvieuse et triste et sans espoir de découvrir une vérité trop dangereuse pour être révélée, que les Tunisiens ont commémoré aujourd’hui la mort de Chokri Belaid.

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