La tension monte entre le ministre de l’Éducation, M. Néji Jalloul, et le syndicat de l’Enseignement secondaire. Ce dernier poursuit ses mouvements de protestation et a observé, hier, une grève générale assez suivie. Or, pendant que syndicat et gouvernement montent au créneau, professeurs, élèves et parents sont toujours dans l’expectative d’une réforme ambitieuse et bénéfique alors que le projet en cours de préparation a des contours encore flous et incertains.

M. Lassaad Yacoubi, secrétaire général du syndicat a appelé toutes les structures syndicales et tous les enseignants à participer au mouvement visant à faire pression sur le gouvernement pour limoger M. Néji Jalloul. Plusieurs politiques réagissent : « Revendication antidémocratique qui remet en cause les élections et les choix gouvernementaux. Le syndicat s’érige ici en pouvoir exécutif ».

Entre temps, la qualité de l’enseignement poursuit sa dégradation et le niveau des élèves ne cesse de baisser, comme le confirment les enseignants de tous les niveaux (primaire, collège et lycée) contactés par La Nation pour faire part de leur constat et de leur vision d’un système éducatif.

Le programme pointé du doigt

Tous les enseignants contactés ont exprimé leur mécontentement par rapport au programmes scolaires mis en place par le ministère.

« Malheureusement nous sommes passés de l’enseignement qualitatif à l’enseignement quantitatif », a témoigné M. Abdesselem Selmi, professeur de Physique. Selon lui, les élèves sont contraints d’accumuler beaucoup d’informations, chose qui les prive d’apprendre comment les utiliser.

De son côté, Mme Nedra Knani, professeure d’Éducation civique, a signalé que l’enseignant est obligé de dicter la leçon tout au long de la séance pour achever le programme sans jamais trouver le temps d’expliquer aux élèves ce qu’ils sont en train de noter.

« Ce système fait que les élèves assistent au cours uniquement pour transcrire les leçons et tenter de les apprendre par cœur pour avoir de bonnes notes aux examens. La mission d’apprentissage perd tout son sens » a rétorqué le professeur d’Arabe. M. Mohamed Kélibi.

Les élèves sont-ils plus intelligents que les professeurs ?

Pour M. Selmi, « on ne peut jamais avancer sans admettre cette vérité […] Les élèves vivent une enfance autre que la nôtre, ils ont découvert les nouvelles technologies de l’information qui les ont transformé […] Il s’agit d’une nouvelle génération, très épanouie […] On doit les accompagner selon leur rythme. Agir autrement c’est assurer le fiasco de l’enseignement ».

Le professeur de Physique n’est pas le seul à admettre ce point de vue. Pour Mme Kneni, cette génération perd son potentiel à cause d’un système caduc, elle illustre ses propos : « Même la disposition de la salle de classe est inadéquate à la personnalité de l’élève actuel ».

Ayant l’habitude de recevoir, sur Internet, des informations enrichies par les effets sonores et visuels, et ayant la possibilité de commenter en temps réel via les nouvelle technologies de l’information, l’élève n’est plus capable d’endurer des cours de 2 heures au minimum (4 heures pour l’école primaire) avec des professeurs qui dictent les cours : « les élèves considèrent les cours comme une peine de prison et ils ont raison », ont confié les professeurs

Problème de méthode

Il y a quelques années, l’Éducation nationale a opté pour l’Unité de synthèse comme méthode d’apprentissage. Du coup, l’élève n’apprend plus les lettres et les chiffres dès sa première année à l’école. On le met en situation (un texte, une image, un document..), et il apprend les lettres par la suite. Selon les enseignants de l’école primaire, en Tunisie, cette méthode n’a pas fonctionné, les élèves répètent les phrases écrites sur le manuel de lecture sans même être capable de reconnaître les lettres. Le professeur de musique Wassim Sahbi a indiqué: « cette méthode est inadaptée à l’esprit de l’élève tunisien et avec les moyens de l’État. Nos écoles sont devenues malheureusement des laboratoires de recherches pour d’autres pays. »

Le manque d’encadrement et l’entourage

Outre l’école, les autres vecteurs de l’apprentissage, à savoir la famille et l’environnement culturel, restent inopérants. La famille a délaissé son rôle primordial dans l’éducation de l’enfant et les activités culturelles destinées aux jeunes sont rares et d’une pauvreté culturelle éprouvante pour les enfants.

« Même s’ils sont très intelligents, les élèves de l’école primaire sont très distraits pendant le cours, comme si ils ne savaient pas pourquoi ils sont là. L’instituteur ne peut pas accomplir cette tâche. C’est un travail qui doit se faire en amont par la famille. Or, beaucoup de parents croient qu’ils accomplissent leur rôle en payant des cours supplémentaires », ont affirmé certains instituteurs.

Les concierges des établissements scolaires que nous avons visités nous ont fait savoir que des délinquants, toujours présents aux alentours des lycées, ne font que pourrir le milieu éducatif en proposant aux élèves cigarettes et cannabis et en maintenant une atmosphère de violence.

Quelle solution ?

Pour le Professeur d’Arabe Yassine Oueslati, une bonne réforme doit s’articuler autour de quatre points :

– Annuler l’admission automatique
– Trouver une solution pour l’encombrement dans les classes
– Diminuer la quantité des leçons
– Instaurer des nouveaux moyens de communication avec les élèves.

Valorisation du rôle de l’enseignant

Auparavant, tous les enseignants étaient issus de l’École normale supérieure, une école qui ne recrute que les meilleurs bacheliers pour former des professeurs fiables. Les étudiant de l’École normale supérieure obtenaient, dans les années 1970, des bourses qui leur permettaient de vivre décemment, ce qui leur permettait de s’engager sérieusement dans leur mission. Ce n’est plus le cas aujourd’hui.

Que prévoit le projet de réforme ?

Le projet de réforme de l’Enseignement primaire et secondaire n’a rien de révolutionnaire, il n’est axé que sur :

  • la réactivation d’examens suspendus depuis des années (6e et 9e),
  • la fin du bonus (25 %) du contrôle continu pour le Bac
  • diverses évaluations quantitatives et qualitatives du secteur

Ce n’est pas avec ces mesurettes que l’Éducation nationale sortira de sa crise endémique. Le secteur doit être repensé, la formation elle-même reformée, les programmes entièrement refondus. Les élèves doivent apprendre à utiliser les informations désormais disponibles partout, et non les accumuler sans savoir rédiger ni discourir. Le nouvel enseignement doit complètement changer l’ambiance quasi carcérale actuelle et miser sur l’épanouissement mental et culturel des élèves.

La Tunisie est l’un des seuls pays du monde, avec la Corée du Nord, a faire rédiger les manuels scolaires par un service public dédié, le CNP

Les supports eux-même doivent absolument être revus. Il faut noter que la Tunisie est l’un des seuls pays du monde, avec la Corée du Nord, a faire rédiger les manuels scolaires par un service public dédié, le CNP (Centre national pédagogique), dont les livres sont repoussants et truffés de fautes.
En définitive, l’Éducation nationale tunisienne est dans un état de déliquescence avancé et la réforme en cours de préparation, négociée uniquement entre le ministère et le syndicat, ne risque que d’enfoncer encore plus le secteur dans l’impasse, surtout qu’entre ces derniers, ce n’est pas la lune de miel.

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