Père d’Hannibal, Hamilcar Barca ne fut pas seulement un grand chef de guerre. Général, réformateur et bâtisseur, il releva Carthage après la perte de la Sicile, la sauva durant la guerre des Mercenaires et posa en Espagne les fondations de la puissance dont son fils devait hériter.

Lorsque Hamilcar Barca reçoit le commandement des forces carthaginoises de Sicile, en 247 av. J.-C., la guerre contre Rome dure depuis dix-sept ans. Carthage, acculée dans l’ouest de l’île, manque de moyens et ne parvient plus à contenir la progression ennemie. Cette même année — ou peut-être la suivante — naît son fils Hannibal.

Issu d’une grande famille de l’aristocratie punique, Hamilcar appartient au Parti réformateur, qui s’appuie sur le peuple et s’oppose aux conservateurs dominant le Sénat et les principales magistratures. Attaché aux cultes traditionnels de Carthage, il est également ouvert à la culture hellénistique et confiera plus tard l’éducation de ses fils à des précepteurs grecs.

Mais Hamilcar est avant tout un homme d’action. En Sicile, il reprend en main une armée découragée, lui enseigne de nouvelles techniques de combat et lui rend confiance. Malgré la faiblesse des moyens qui lui sont accordés, il installe un camp dans une position stratégique, organise des opérations terrestres audacieuses et lance des raids maritimes contre les côtes italiennes. Peu à peu, il reprend l’initiative et rétablit la présence carthaginoise dans l’ouest de l’île.

Une paix qu’il refuse

En 241 av. J.-C., Rome parvient à armer une nouvelle flotte grâce à un emprunt de guerre. Le consul Lutatius Catulus attaque les navires carthaginois venus ravitailler la Sicile. Alourdie par son chargement et mal disposée, la flotte de transport subit une sévère défaite : cinquante navires sont perdus, soixante-dix capturés et dix mille marins faits prisonniers.

Ce revers est grave, mais il ne détruit ni l’armée d’Hamilcar ni la capacité de résistance de Carthage. Les conservateurs au pouvoir décident pourtant de mettre fin à la guerre. Ils estiment que les caisses sont vides, que l’économie est épuisée et que la Sicile ne représente plus un enjeu essentiel. Hamilcar et les réformateurs pensent, au contraire, que l’avenir de Carthage se joue désormais face à Rome.

Contraint d’engager les négociations avec Catulus, Hamilcar remplit sa mission, puis démissionne pour marquer son désaccord avec une politique qu’il juge défaitiste. Le traité impose à Carthage l’évacuation de la Sicile, la restitution des prisonniers et le paiement d’une indemnité de 3 200 talents.

Hamilcar a cependant réussi à préserver son armée. La paix de 241 ressemble moins à une réconciliation durable qu’à une trêve entre deux puissances appelées à s’affronter de nouveau.

Le sauveur de Carthage

À peine la guerre terminée, Carthage doit affronter une crise plus dangereuse encore. Les mercenaires revenus de Sicile attendent leur solde. En différant leur paiement, le gouvernement provoque leur colère, puis une insurrection générale à laquelle se joignent de nombreuses populations libyennes.

Sous la conduite de Spendios et de Mathô, les révoltés assiègent Utique et Bizerte. Hannon, chargé de les combattre, échoue. Menacée d’effondrement, Carthage se résout à rappeler Hamilcar.

La mission est terrible : il doit affronter les hommes qui ont combattu sous ses ordres en Sicile. Il tente d’abord de négocier, mais les chefs de la révolte refusent ses appels à la paix. Hamilcar reprend alors la guerre avec une armée souvent très inférieure en nombre.

Son talent militaire, son autorité sur ses anciens soldats, son habileté diplomatique auprès des princes numides et ses qualités d’organisateur renversent progressivement la situation. Il bat Spendios, obtient le ralliement du chef numide Navaras et enferme une partie des insurgés dans le « défilé de la Scie ». Mathô est finalement vaincu près de Lamta. En 237 av. J.-C., Utique et Bizerte se soumettent, et Carthage rétablit son autorité.

Hamilcar vient de sauver la cité.

El Monchar, le défilé de la scie. A Sidi Jedidi, à l'ouest de Hammamet.
El Monchar, le défilé de la scie. A Sidi Jedidi, à l’ouest de Hammamet.

Une réforme politique décisive

Sa victoire renforce considérablement le Parti réformateur. Ses partisans dénoncent l’incompétence, la corruption et la soumission à Rome des conservateurs. Ces derniers tentent alors de briser l’influence du général en l’accusant d’avoir provoqué la guerre des Mercenaires par des promesses de solde faites sans l’autorisation du gouvernement.

Mais l’Assemblée populaire défend Hamilcar. Une réforme institutionnelle majeure est négociée : l’armée obtient le droit de désigner son chef. Hamilcar est nommé commandant suprême des forces carthaginoises en Afrique, pour une durée indéterminée et indépendamment du pouvoir exécutif. Seule l’Assemblée du peuple peut le rappeler et lui demander des comptes.

Il dispose désormais de l’autonomie nécessaire pour réorganiser l’armée et préparer l’avenir. Mais Carthage sort ruinée de près d’un quart de siècle de guerres. Elle a perdu la Sicile, puis la Sardaigne, annexée par Rome qui lui impose, en outre, une indemnité supplémentaire de 1 200 talents.

Hamilcar doit donc relever la puissance carthaginoise sans accabler davantage les citoyens.

L’Espagne, nouvelle terre d’avenir

Son regard se tourne vers la péninsule Ibérique, riche en terres, en hommes et en ressources minières. Depuis des siècles, des comptoirs phéniciens puis carthaginois jalonnent ses côtes méridionales. Hamilcar veut s’appuyer sur eux pour créer un vaste ensemble politique et économique capable de compenser les territoires perdus.

Son armée longe d’abord les côtes d’Afrique tandis qu’une flotte commandée par son gendre, Hasdrubal le Beau, l’accompagne au large. Arrivé à Tanger, Hamilcar traverse le détroit et débarque en Espagne.

Mosaïque en céramique représentant le général carthaginois Hamilcar Barca et son jeune fils Hannibal débarquant à Acra Leuca
Cette mosaïque en céramique représente le général carthaginois Hamilcar Barca et son jeune fils Hannibal débarquant à Acra Leuca (l’actuelle Alicante, en Espagne)

Pendant les neuf dernières années de sa vie, de 236 à 228 av. J.-C., il mène une œuvre considérable. Il ne se contente pas d’étendre l’influence de Carthage : il jette les bases d’un État ibéro-carthaginois fondé sur le rapprochement des peuples et inspiré, dans son organisation, des modèles hellénistiques.

De nouvelles villes sont fondées, l’agriculture se développe et les mines d’argent commencent à fournir des revenus importants. Les ressources ibériques financent l’administration, les armées et le redressement de Carthage. Le commerce punique retrouve progressivement ce qu’il avait perdu en Sicile, en Sardaigne et en Corse.

Dans le même temps, Hamilcar forme une grande armée professionnelle. Les contingents ibères, celtes et numides combattent aux côtés des Carthaginois. Les campagnes renforcent leur expérience, leur cohésion et leur attachement à leur général. Cette armée ne réclame aucun financement à la métropole ; elle lui envoie, au contraire, une partie des richesses produites en Espagne.

L’héritage transmis à Hannibal

Hamilcar meurt au combat en 228 av. J.-C., dans la force de l’âge. Son œuvre ne disparaît pas avec lui. Hasdrubal le Beau, son gendre, lui succède et poursuit pendant huit années la pacification, le développement économique et l’organisation politique de l’Espagne carthaginoise. Sous son autorité, Carthagène devient la capitale et le principal port de ce nouvel ensemble.

À la mort d’Hasdrubal, en 221 av. J.-C., les officiers choisissent Hannibal, le fils aîné d’Hamilcar, pour prendre le commandement. L’Assemblée populaire de Carthage confirme cette élection.

Hannibal n’hérite donc pas seulement d’un nom. Son père lui laisse une armée aguerrie, un territoire prospère, des ressources considérables et un projet politique. Hamilcar avait compris que Carthage ne pourrait préserver son indépendance qu’en retrouvant sa puissance économique et militaire. Il avait également compris que Rome ne se satisferait pas longtemps de la Sicile et de la Sardaigne.

L’expédition d’Hannibal en Italie trouve ainsi son origine dans l’œuvre entreprise par Hamilcar. Avant que le fils ne fasse trembler Rome, le père avait relevé Carthage, sauvé la cité de l’effondrement et reconstruit, sur les terres d’Espagne, les instruments de sa puissance.

monolite en hommage à Amilcar Barca
Ce monument est le monolite en hommage à Hamilcar Barca (Amílcar Barca), situé dans l’aire récréative du Paraje-Mirador de Almírcar Barca près de la commune d’Elche de la Sierra, dans la province d’Albacete en Espagne.

 

Extrait de « Hannibal, la véritable histoire et le mensonge de Zama »

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