Avec sa conception et son dispositif futuristes, le port militaire de Carthage punique provoque l’étonnement et l’admiration.

En 1993,  les recherches archéologiques concluent que le port a été construit après la Deuxième Guerre punique, à une époque où, selon la version romaine des faits, Carthage n’avait pas le droit d’avoir une marine de guerre.

Ces conclusions remettent en cause de façon très  sérieuse l’histoire d’Hannibal telle qu’elle nous a été rapportée par les historiens officiels de Rome.

La description du port militaire par Appien

Reconstitution du port punique de Carthage

Le port militaire ou « port circulaire » de Carthage a été décrit par un texte d’Appien (1er siècle) qui l’a lui même puisé dans un passage disparu de Polybe.

Plusieurs reconstitutions 2D et 3D de ce port militaire ont tenté de donner une image fidèle au texte d’Appien qui écrit : « Au milieu du port intérieur était une île. L’île et le port étaient bordés de grands quais. Tout le long de ces quais, il y avait des loges, faites pour contenir 220 vaisseaux, et, au-dessus des loges, des magasins pour les agrès. En avant de chaque loge s’élevaient deux colonnes ioniques qui donnaient à la circonférence du port et de l’île l’aspect d’un portique. Sur l’île on avait construit pour l’amiral un pavillon d’où partaient les signaux des trompettes et les appels des hérauts et d’où l’amiral exerçait sa surveillance. L’île […] s’élevait fortement : ainsi l’amiral voyait ce qui se passait en mer tandis que ceux qui venaient du large ne pouvaient pas distinguer nettement l’intérieur du port. Même pour les marchands qui entraient sur leurs vaisseaux, les arsenaux restaient invisibles : ils étaient en effet entourés d’un double mur…»

Le texte d’Appien est fiable puisque le calcul de la longueur totale des quais nous donne environ 1360 mètres, or, si l’on divise ce métrage par 6 – largeur établie des cales sèches découvertes – le résultat est légèrement supérieur aux 220 cales sèches du texte d’Appien.

L’Îlot de l’Amirauté

L’une des 220 cales sèches aujourd’hui

La datation de H.R. Hurst

Jusqu’à une date récente, 1993, la doctrine considérait que ce port datait au moins du IIIe siècle avant J.-C. et qu’il avait donc servi lors de la Deuxième, sinon, de la Première Guerre punique. Mais sa récente datation au IIe siècle avant notre ère, a créé un paradoxe. Selon H.R. Hurst, dans « Le port militaire de Carthage, Les dossiers d’Archéologie, (vol. 183, p. 42-51) », le port a été construit entre 200 et 146 av. J.-C., donc, après la fin de la Deuxième Guerre punique où, comme l’appelaient ses ennemis: « Guerre d’Hannibal ».

Or les textes anciens qui nous sont parvenus stipulent qu’après la Deuxième Guerre punique, Carthage n’avait droit qu’à 10 « navires longs », ce qui signifiait à l’époque, navires militaires. Alors qu’en est-il de ce port construit après la guerre, donc, en contradiction flagrante avec le traité de paix tel qu’il nous est parvenu?

Un port de réparation et non d’amarrage

Concernant le dispositif de ce port, confirmé par l’archéologie, il consiste à offrir à la marine militaire une capacité de maintenance assez exceptionnelle de 220 navires, ce qui est unique au monde, même jusqu’à nos jours.

Il est essentiel de savoir que dans les batailles navales de l’Antiquité, la principale tactique consistait à éperonner les navires en dessous de la ligne de flottaison, pour les couler ou les rendre indisponibles.

Un éperon de navire carthaginois
Éperonnage

C’est là que le port militaire de Carthage, avec ses 220 cales sèches qui permettent de mettre les navires à sec, offre une possibilité pratique de les réparer rapidement et dans d’excellentes conditions.

Une autre question se pose: un navire militaire n’a pas besoin d’être à sec quand il est inactif, ce qui signifie que Carthage disposait d’un autre port pour abriter ses navires. Plusieurs travaux académiques ont été faits sur le port d’attache de la marine militaire carthaginoise et il semble que le Lac de Tunis, à son extrémité est (Voir reconstitution ci dessous), offrait un port naturel abrité de tous les vents dominants. Ainsi, au lendemain de la Guerre d’Hannibal, Carthage disposait d’un port d’attache particulièrement vaste et d’un port de maintenance avec un dispositif très élaboré de 220 cales sèches.

En vert le site probable du port militaire de Carthage (dessin © J.C. Golvin)

Estimation du nombre de navires militaires de Carthage au lendemain de la Guerre d’Hannibal

Le nombre de cales sèches disponibles dans le port de réparation peut-il nous permettre d’évaluer le nombre total de navires dont disposait la flotte carthaginoise au lendemain de la Deuxième Guerre Punique? Il faudrait pour cela étudier le pourcentage moyen des navires endommagés durant une bataille navale et en extraire le pourcentage des navires en maintenance. Si nous les évaluons tous deux à 25% d’une flotte, cela signifierait que la flotte carthaginoise aurait disposé, après la Guerre d’Hannibal, d’à peu prés mille navires de guerre, d’autant plus qu’il est évident que d’autres cales sèches préexistaient au « nouveau » port. C’est un nombre impressionnant mais possible du fait qu’Hannibal à lui seul avait fait construire, lors de son retour d’Italie, plusieurs centaines de navires de guerre et de transport de troupes, Magon, son frère, est lui même revenu d’Italie avec toute une flotte. D’autre part, la découverte de signes distinctifs et de numéros sur les planches des navires de guerre carthaginois implique une industrialisation assez poussée pour faire de ce millier de navires de guerre carthaginois un nombre plausible d’autant plus qu’il n’est nulle part fait mention de défaites navales majeures de Carthage à la fin de la guerre.

L’unique mention relative à la flotte militaire carthaginoise est faite par Polybe, qui parle de sa destruction en 202 av. J.-C., et, comme mentionné plus haut, du maintient de 10 navires uniquement. Or ces écrits de Polybe sont contredits par l’archéologie, ce qui entraîne une importante remise en cause de l’histoire telle qu’elle nous est parvenue.

Le mensonge de Polybe

Si Carthage disposait, au IIe siècle av. J.-C., d’un millier de navires et que pour leur entretien, elle a construit le port circulaire, c’est qu’elle en avait parfaitement le droit, et si elle en avait le droit, c’est que la guerre ne s’est pas terminée comme le rapporte Polybe, par la bataille de Zama (202 av. J.-C.) mais plutôt par la paix signée par les oligarques de Carthage en 203 av. J.-C., contre l’avis de leur général en chef, Hannibal, et qui a entraîné son retour ainsi que celui de son frère Magon, d’Italie.

Comment Polybe et les historiens ont-ils pu justifier l’existence de ce port?

Pour justifier son existence – incompatible avec la version traditionnelle de l’histoire – les historiens déclarent que ce port a été construit en secret ou, comme l’avance Hurst lui-même, après la période de validité du traité de paix, c’est à dire à partir de 150 av. J.-C.

L’argument du « port secret » ne résiste pas à l’analyse vu l’importance du dispositif, son emplacement au cœur de la ville et la compromission de nombreux dirigeants carthaginois avec Rome.

Quant à sa construction à partir de 150 av. J.C., évoquée par Hurst, à une période où Rome est plus que jamais déterminée à en finir avec Carthage, elle est encore moins probable surtout qu’au dessus de chaque cale, il existait des éléments de décoration soutenus par des colonnes ioniques. Nous voyons mal les Carthaginois, devant la volonté de Rome de détruire leur ville, alors qu’ils doivent se préparer à un combat de survie, s’engager dans des travaux somptuaires.

Une dernière question se pose :

Qui a construit le port militaire de l’ancienne Carthage?

Le port a donc été construit entre l’an 200 et l’an 146. Par qui?

Nous savons qu’après la guerre, Hannibal est demeuré à la tête des forces armées carthaginoises et même qu’il est devenu, en 196, Suffète de Carthage, c’est à dire chef de l’État. Entre le retour d’Hannibal d’Italie et son départ en Orient, il s’est passé à peu prés 8 ans pendant lesquels Hannibal est resté au pouvoir.

L’histoire nous rapporte que durant cette période, les territoires de Carthage étaient parfaitement défendus et que Massinissa lui-même, jusqu’au départ d’Hannibal en Orient, n’a jamais osé y faire d’incursions.

L’histoire nous rapporte également qu’Hannibal a très largement contribué au développement économique de Carthage, tout en utilisant son armée pour des travaux d’intérêt public.

D’un autre côté, Hannibal est connu pour avoir été un bâtisseur de villes (Bursa en Turquie et Artaxata en Arménie).

Enfin, si les anciens évoquent les intentions belliqueuses d’Hannibal, certaines sources (Cornélius Népos dans « la vie des grands capitaines ») lui prêtent carrément l’intention d’une nouvelle guerre contre Rome à partir d’une double offensive, l’une par la Grèce et l’autre à partir de Carthage, ce qui expliquerait la construction de ce port militaire.

Ces éléments sont les seuls qui explicitent la construction de ce port au IIe siècle avant J.C., ce qui signifie qu’en l’état actuel des recherches historiques et archéologiques,  l’unique hypothèse plausible est que c’est Hannibal qui aurait construit le port militaire de Carthage avant d’aller en Orient organiser, avec son allié Antiochos, la double attaque mentionnée par Cornélius Népos. Le fait est qu’aujourd’hui, les écrits de Népos sont confirmés par l’archéologie qui infirme ceux de Polybe concernant la fin de la IIe Guerre Punique.

Abdelaziz Belkhodja

Ces questions, relatives à la fin de la guerre ont été largement rapportées dans le livre « Hannibal Barca, le mensonge de Zama » (Apollonia Editions, 2011) et développées par le Dr. Yozan Mosig.

Reconstitution du plan du port circulaire

 

Le port, aujourd’hui
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