Par Thouraya Abdelwahed Enseignante à Kasserine

C’est une ville fondamentalement rebelle et engagée. Une région qui n’ a jamais courbé l’échine. Ce sont des hommes dignes, durs et insoumis .
C’est là, lors de l’affaire de Thala-Kasserine, cette émeute qui a eu lieu durant l’occupation Française et où trois civils Français furent assassinés, suivis par d’autres, qu’eu lieu la première insurrection sérieuse depuis l’instauration du Protectorat français.
En 1864, dans le contexte de l’augmentation de la Mejba, cette taxe imposée par le Bey de l’époque, les tribus de Kasserine furent les premières à s’insurger, désordonnées dans un premier temps, puis organisées sous le leadership du Cheikh Ali Ben Ghdhehem, forçant Sadok Bey à abandonner cet impôt.
Les Fellagas de Kasserine, les plus hardis, les plus féroces, ont pris les montagnes et livré une résistance sans précédant contre le colon Français. Une résistance des plus farouches qui a eu lieu entre 1954 et 1956 et qui a précipité la fin du Protectorat.
Et puis il y a eu les soulèvements contre le régime de Bourguiba, ce régime qui a consciemment ou inconsciemment décelé la nature contestataire de ce peuple et l’a laissé à l’état de survie; sans plus. Il s’est toujours référé à nous en tant que Mejer et Frachiche et S5at (Abominations).
Les intelligences locales étaient méprisées. Les richesses pillées, la jeunesse repoussée au sous sol de la vie de peur qu’elle ne porte les gènes de ses ancêtres guérilleros.
Mais nous avions survécus à ces années de mépris.
Jusqu’à l’ultime ras le bol et la révolte de 2011.
Quand tout le monde – des droit de l’hommistes les plus chevronnés aux régions qui ont déclenché la contestation – s’est résigné à redonner une chance à l’ancien régime, seule Kasserine a poursuivi la guérilla. Seule, elle a résisté et payé du sang de ses enfants. Thala a été assiégée pendant des jours et coupée du reste du monde. Par dizaine, les jeunes tombaient sur le champ de bataille, poussant les autres régions à les suivre, forçant encore une fois le dictateur à abdiquer.

Depuis, une « pleine lune » a débarqué à l’aéroport Tunis-Carthage, tout-sourire, tout-piété, pour s’approprier l’offrande de Kasserine, d’autres lunes, des étoiles, des Rois-Soleil, des mages, des apôtres, des saints, des fous et des coquins, des marchands et des négociateurs, ont défilé dans un bal de vampires jamais vu auparavant. Chacun cherchant sa part du butin. 
Sauf que le Kasserinois a un handicap sérieux, dans ce genre de contexte, il ne sait ni faire la manche, ni lécher les bottes, ni caresser dans le sens du poil. Un Kasserinois pur et dur ne sait pas solliciter. Il ne sait pas implorer, ni mendier. 
C’est un guerrier digne quoique pauvre. C’est un rebelle noble quoique affamé. Un justicier-né ! Un être foncièrement maquisard.
Il est de la race des aigles qui habitent les hauteurs. Il n’est ni reptile, ni chacal opportuniste.
Maintenant que ses montagnes sont colonisées, que ses enfants ont faim, que ses autres enfants s’immolent par le feu, car ils ne peuvent pas vivre une vie qui ne les aime pas.
Maintenant que ses enfants n’ont plus rien à gagner, plus rien à perdre. Maintenant que ses enfants savent qu’ils sont condamnés à la misère à perpétuité. Maintenant que ses enfants savent qu’ils porteront toute leur chienne de vie le stigmate de fauteur de trouble, du rabat joie du Roi, le sang kasserinois ne fera qu’un tour.
Lèpre sur vos visages nous resterons. Balafre au cœur de l’histoire, nous sommes et serons, plaie qui fend ce pays en deux Tunisie. Celle des opulents et celle des intouchables, des invisibles. Et cracheurs de feu sur les visages lisses et vils des vrais bandits de la Tunisie.
Et infamie et déshonneur que vous tous, gouvernants et gouvernés trainerez jusqu’à vos derniers souffles.
Je ne sais pas Rzouga si le monde qui te recevra sera meilleur, il ne sera certainement pas pire que celui ou tu as vécu.
Rzouga n’est pas mort. Il ne vivait pas.

Thouraya Abdelwahed

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