Monter un projet en Tunisie? Une mission abominable. Voici, dans une lettre ouverte au ministre de l’Industrie, une liste des tracas subis par un investisseur dont l’unique souci était de garder son fils en Tunisie pour qu’il ne rejoigne pas les légions de jeunes qui n’ont plus aucun espoir dans leur pays.

LETTRE À MONSIEUR LE MINISTRE DE L’INDUSTRIE TUNISIENNE

« Mes fils voulant monter un projet, on prépare les statuts, on bloque le capital en banque et on se rend sur le site web de l’API pour vérifier la check-list de tous les documents à fournir pour créer une SARL. On les prépare avec plus de copies que nécessaires… on ne sait jamais.
Jeudi 07 juin 2018 à 9h00, je dépose mes enfants à l’API, le fameux « Guichet unique » destiné à faciliter les procédures de création d’entreprises. Je les attends dans l’auto.

Une heure après, premier appel :

-Papa, nous avons le numéro 34 et un seul guichet est ouvert sur les 6 ou 7 existants, ça fait 30 minute que la fonctionnaire traite le dossier numéro 9, à ce train la, on ne pense pas y arriver aujourd’hui…
-Ce n’est pas grave, c’est probablement un dossier compliqué, je ne pense pas que tous les dossiers prennent 30 minutes….

Deux heures plus tard, deuxième appel:

-Allo papa, comme par magie ils ont ouvert les 6 guichets et ça commence à avancer très vite… Devines pourquoi ? Il y a une visite inopinée du ministre, ça a provoqié un ouragan, tout le monde s’est mis au travail, tous les guichets ont ouvert en quelques minutes.

15 minutes plus tard

-Allo papa, tu peux venir s’il te plait? La bonne dame commence à nous demander plein de documents qui n’étaient pas mentionnés sur la check-list…

Je vais les rejoindre. La dame me dit:
– Monsieur Balti, l’attestation bancaire, il nous la faut en 3 copies certifiées en plus de l’originale.
– Et pourquoi ce n’est pas mentionné sur votre site ?
-C’est une nouvelle exigence, ça date de jeudi dernier. En plus il nous faut le contrat de location du local enregistré et publié au JORT, et une copie des cartes d’identité de tous les associés et 4 copies de celle du gérant et un papier de l’INNORPI attestant que le nom commercial de votre société n’existe pas. D’autre part, pourquoi votre local se trouve au 43-45 de telle avenue ? Il faut être précis, c’est soit le 43, soit le 45….
– Madame, d’une, tout cela n’est pas mentionné sur votre check-list, de deux, le local est à l’intérieur d’une galerie commerciale qui a 2 accès sur ladite avenue, donc l’adresse de la galerie, depuis 1952, c’est « 43-45 », je n’y peux rien, par contre dans le contrat c’est mentionné que le magasin porte le numéro 41 dans cette galerie….
– Désolé si Balti, ce sont les papiers qu’il me faut, en plus le ministre vient d’arriver et nous sommes débordés.
– D’accord madame nous allons tout préparer et revenir, mais s’il vous plaît, pourrons-nous revenir vous voir directement au lieu de se taper une nouvelle fois 3 heures d’attente?
– Non, vous prendrez un numéro et vous attendrez…

Le lendemain (jour 2) vendredi, on commence par l’INNORPI, cité Olympique :

À la réception : – Excusez-moi Monsieur mais le service dont vous avez besoin a changé d’endroit, il est désormais derrière l’ancien commissariat de la Cité Olympique.

C’est à deux pas, nous y allons, une belle bâtisse moderne sans aucune indication INNORPI ni drapeau ni plaque indicative, juste une timide feuille A4 collée à un pilier. Nous entrons, nous remplissons un formulaire, et bien sûr, nous subissons le fameux « revenez demain » bien que l’administration est complètement vide.
Nous allons à la Recette des Finances du centre ville (adresse du local oblige) où on nous répond : « Ah non il nous faut les déclarations de revenus de votre fils de ces 3 dernières années même s’il n’est encore qu’étudiant et ça se fait à la Recette des Finances de votre quartier ».

Nous repartons vers la Recette des Finances de la cité Marajene. Là:

 » – Ah non, pour ces déclarations il nous faut la preuve que durant les 3 années passées vous étudiez vraiment.

Nous rentrons à la maison chercher ces papiers puis nous repartons vers la Rectee des Finances. L’employé n’y est plus. Son collègue dit a mon fils :
-Ah c’est toi qui est venu tout à l’heure? Je ne pouvais pas te le dire, mais ma collègue t’a menti, je ne sais pas pourquoi, je crois qu’elle est mal lunée. Il me faut juste ta Carte d’Identité. Il lui donne ses 3 déclarations en 30 secondes.

3 jours plus tard

Le lendemain, samedi tout est fermé, lundi, on refait les statuts en ne mentionnant que le n°43 de l’avenue.
On refait aussi la cetification conforme des contrats à la Municipalité en ne mentionnant  que le n°43.
On passe récupérer la « recherche INNORPI », celle pour laquelle il fallait 24h. Le fonctionnaire me demande mon nom, et fouille dans un dossier sur son bureau, il sort ma demande, tapote sur l’ordinateur 30 secondes, imprime une feuille, la tamponne et me dit ;
– Allez payer ma collègue, c’est 30d 350.

Pour les 30 secondes d’effort surhumain qu’il aurait pu faire vendredi, c’est pas cher payé.

J’y vais lui tends 40d, et bien sur….
– Je n’ai pas la monnaie…
Autour de l’immeuble, aucun commerce ouvert. Je commence a voir rouge, un monsieur me propose de me prêter 500 millimes.

Le lendemain

Mardi, on revient a la Recette des Finances du centre ville pour enregistrer les contrats de location, on paye et bien sur on subi le « revenez demain » a 10h00. Comme tout le reste dépend du contrat enregistré, le reste de la journée est perdu.

Mercredi 13 juin

On arrive à la Recette des Finances du centre ville a 9h00, la fonctionnaire qui traite notre dossier n’arrive qu’a 09h45 et nous remet les contrats enregistrés.
Nous allons au bureau du JORT à Lafayette pour publier le contrat :
– Il nous faut le texte a publier en arabe et en français.
On nous indique un bureau de traduction, à coté, qui pourrait nous le faire… Nous y allons imprimer ces fameux textes puis nous revenons au bureau du JORT.
– Ah non, il vous faut d’abord publier ce contrat dans deux journaux, l’un en français et l’autre en arabe.
Heureusement, le bureau de traduction situé à côté offrait ces services. Nous y retournons pour publier le contrat dans deux journaux puis nous revenons au JORT. Nous payons, nous avons ENFIN tout ce qu’il faut.

Nous allons au fameux GUICHET UNIQUE de l’API, guichet destiné à l’origine à concentrer toutes les procédures en un seul endroit. Il est 10h30, mon fils a le numéro 55. Seuls deux guichets sont opérationnels et le dernier numéro servi est le 27. Une petite observation nous indique qu’il faut en moyenne 20 minutes par dossier. il nous faut donc attendre 14 fois 20 minutes, c’est à dire quatre heures et demie. Je dis à mon fils de prendre son mal en patience, de se connecter sur internet. Je sors l’attendre dans l’auto juste devant l’entrée de l’API. J’observe les gens qui sortent. Tous, en sortent, pestent, jurent, hurlent dans toutes les langues.

3 heures et demie plus tard, mon fils sort enfin

-Papa, rentre, ça ne sert a rien de m’attendre, je reviendrais demain tout seul, ne te fatigue pas, le fonctionnaire dit que je dois supprimer un mot dans l’objet des statuts de la société…
-Quel mot?
-Le mot RESTAURATION papa, le fonctionnaire a dit que cela voulait dire qu’on allait ouvrir une chaîne de restos et que cela était soumis a un agrément de l’API et plein d’autorisations… calme toi papa, je n’allais pas lui expliquer ce que signifie le mot, demain je reviendrai avec de nouveaux statuts sans le mot « restauration » et j’attendrais 4 heures s’il le faut.

Et l’Etat nous parle de « guichet unique » Cela fait déjà une semaine et demain sera un autre jour… À savoir ce que nous inventera le prochain fonctionnaire?
Comment voulez vous que des jeunes, des débutants, des étrangers puissent être encouragés à investir, à se lancer dans des projets et créer de la richesse et de l’emploi dans un pays qui en a tant besoin, quand un fonctionnaire ne sait même pas ce que veut dire RESTAURATION, et qu’il n’existe aucune check-list valable et encore moins un consensus ni accord entre fonctionnaires ?
Vous trouverez en images un aperçu du parcours de mon fils ainé associé à ce projet. Je tenais à l’impliquer pour qu’il mette un pied à l’étrier tunisien et résiste au besoin de s’expatrier, mais je crois que c’est râpé, comme pour plein d’autres comme lui, ils iront RESTAURER d’autres univers en attendant que l’on RESTAURE notre système d’un autre temps. »

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