“Hannibal, l’histoire véritable et le mensonge de Zama”
Souvent critiqué, mais presque toujours à coups de jugements sommaires — « Ce n’est pas un historien », « C’est un nationaliste », « Ce n’est pas sérieux », etc. —, ce livre bouscule pourtant sérieusement les certitudes des spécialistes.
L’ouvrage ne se contente pas de remettre en cause le dénouement de la deuxième guerre punique. Il démontre comment, après la troisième grande victoire d’Hannibal sur le sol italien, Rome change radicalement de stratégie sous l’impulsion de Fabius Maximus, nouvellement nommé dictateur. Celui-ci impose trois priorités : empêcher les renforts de rejoindre Hannibal, frapper ses alliés italiques lorsqu’il se trouve loin d’eux et, surtout, éviter à tout prix de l’affronter directement.
Le livre met également en lumière l’objectif politique d’Hannibal, clairement affirmé : libérer les peuples italiques de la domination romaine et instaurer une confédération d’États libres. Un projet qui dépasse largement le cadre d’une simple guerre de conquête.
L’épopée d’Hannibal aurait ainsi été délibérément travestie par une Rome impérialiste qui ne pouvait tolérer qu’un de ses plus redoutables adversaires incarne un idéal de liberté opposé à ses ambitions hégémoniques.
L’ouvrage déconstruit également les nombreux lieux communs qui ont façonné la légende d’Hannibal : le serment de haine éternelle envers Rome, les prétendues délices de Capoue, la perfidie punique et tant d’autres récits transmis comme des vérités historiques.
Abdelaziz Belkhodja est remonté aux sources antiques et propose une relecture des faits suffisamment argumentée pour mériter l’attention de tous les passionnés de cette histoire extraordinaire, dont Montesquieu disait :
« Quand on examine bien cette foule d’obstacles qui se présentèrent devant Annibal, et que cet homme extraordinaire surmonta tous, on a le plus beau spectacle que nous ait fourni l’Antiquité. »
Voici sa note introductive pour la nouvelle édition de sa biographie d’Hannibal, à paraître en novembre 2026.
Note pour la nouvelle édition
Par Abdelaziz Belkhodja
« Trier comment le passé, et son passé, devaient être racontés, était au cœur de la politique du présent augustéen. »
(John Henderson, «Polir la politique» Cité par Elena Giusti)
Dans la première édition de cette biographie, parue en janvier 2011, j’ai d’abord exposé la version historiographique traditionnelle des événements avant de présenter une hypothèse inédite : celle remettant en cause la bataille de Zama.
Ce choix s’expliquait par le fait qu’il me paraissait méthodologiquement nécessaire de ne pas présenter d’emblée une hypothèse aussi révisionniste. Il convenait, au préalable, d’en contextualiser l’émergence en rappelant les conditions de production et de transmission de l’histoire romaine.
Quinze années plus tard, la remise en cause de la bataille de Zama est désormais identifiée dans le débat historiographique, au moins comme hypothèse de travail. Je peux donc aujourd’hui la présenter sans la faire systématiquement précéder d’un exposé de la version classique de la fin de la Deuxième Guerre romano-carthaginoise, tout en abordant la question de la propagande romaine et du manque de fiabilité des sources primaires.
« L’histoire de l’histoire »
Ce n’est qu’avec l’invasion carthaginoise et plus précisément après la bataille de Trasimène, en -217, troisième grande défaite de Rome face à Hannibal, que le dictateur nouvellement élu, Fabius Maximus, après avoir pris les mesures militaires nécessaires à la défense de la capitale, aurait demandé aux deux lettrés du Sénat, Fabius Pictor et Cincius Alimentus, de rédiger une histoire de Rome destinée à contrer la campagne de propagande d’Hannibal et à faire face aux multiples défaites et à la désagrégation de la fédération romaine.
La rédaction de l’histoire de Rome au IIIe siècle avant J.-C. s’inscrit donc, dès son origine, dans une entreprise de sauvegarde de l’hégémonie romaine sur l’Italie et dans un contexte de propagande de guerre. Elle restera durablement marquée, à quelques exceptions près, par ce caractère nationaliste et romano-centriste.
Ce sont ces écrits qui constituent la source principale du texte le plus ancien qui nous soit parvenu, celui de Polybe qui écrit un demi-siècle après les faits.
Présent aux côtés de Scipion Émilien, le destructeur de Carthage, Polybe en fut l’ami très intime et le conseiller. Scipion Émilien était le petit-fils adoptif de Scipion l’Africain, dont il avait épousé la petite-fille, Sempronia.
Polybe jouit d’une crédibilité certaine ; mais comme le précise Thomas Arnold, « Chaque fois que la famille des Scipions est en cause, l’impartialité de Polybe devient douteuse ». Né vers l’an -200, l’historien grec a vécu dix-sept ans dans le cercle de la famille Scipion. Son principal témoin sur les faits de l’Africain est le compagnon très intime de ce dernier, Lælius.
Dans ces conditions, comment admettre son impartialité ?
Dans l’introduction de son œuvre, Polybe reproche aux historiens qui l’ont précédé leur manque d’objectivité, les accusant d’être partiaux, certains en faveur de Carthage, d’autres en faveur de Rome. En réalité, il n’a fait que corriger certains excès trop voyants de ses prédécesseurs. Son impartialité, qu’il affirme lui-même, est sujette à caution. La lecture des dialogues rapportés entre Hannibal et Scipion suffit à mettre en évidence le caractère fortement construit des passages mettant en cause les Scipion. Or Polybe a servi de source quasi exclusive à l’essentiel des auteurs qui lui ont succédé.
Censure à grande échelle
Ce monolithisme des sources n’est probablement pas dû aux seuls aléas du temps. Il peut aussi résulter d’une volonté de sélection. Si, un demi-siècle après la « Guerre d’Hannibal », l’esprit de revanche, la haine et la peur du renouveau de Carthage provoquent le génocide et la destruction, qu’est-ce qui explique l’effacement de la mémoire ? Pour quelle raison une part essentielle des livres de l’une des cités les plus savantes de l’époque a-t-elle été livrée à la destruction ou dispersée après le génocide ? Il est possible que Polybe lui-même, en raison de sa proximité avec le consul, ait participé au tri entre les livres à conserver et ceux à détruire ou à abandonner aux « princes africains » comme le rapporte la tradition. Parmi les ouvrages disparus figurent au moins deux biographies d’Hannibal, écrites par ses compagnons Sosylos et Silénos. Comment de telles biographies, relatant l’une des histoires les plus passionnantes de l’Antiquité, ont-elles pu disparaître de la surface du globe ? La destruction de Carthage n’explique pas tout, puisque ces livres circulaient dans toute la Méditerranée.
Plusieurs indices suggèrent que des mécanismes de censure et de sélection des traditions ont opéré à grande échelle et sur la longue durée. Scipion Émilien et Polybe n’en auraient pas nécessairement été les seuls protagonistes ; Rome elle-même pourrait y avoir pris part. D’ailleurs, des témoignages de tous les auteurs contemporains de la Deuxième Guerre, même romains, comme Fabius Pictor, Cincius Alimentus ou Caton l’Ancien, il ne reste que des fragments trop limités pour l’histoire qui nous concerne. Rien ne subsiste non plus de Coelius Antipater, qui a écrit une quarantaine d’années après les faits et qui s’est largement inspiré des écrits de Silénos. Même les œuvres sur la « Guerre d’Hannibal », écrites par des auteurs romains de seconde main, comme C. Acilius et L. Cassius Hemina, ont disparu.
Des autres historiens de langue grecque, comme Xénophon et Eumachos de Naples, nous n’avons que les noms.
Les écrits de Polybe, élaborés dans le cercle des Scipions, vont devenir la source dominante et constituer une sorte de tamis à travers lequel sera filtrée toute l’histoire d’Hannibal.
Tite-Live, la principale source postérieure à Polybe, écrira, lui, sous Auguste, dans le contexte de l’entreprise de réhabilitation de la grandeur de Rome.
L’essentiel de ce qui nous est parvenu depuis découle de ces deux auteurs.
Peut-on raisonnablement attribuer une telle sélectivité au seul hasard, ou faut-il envisager l’existence d’une censure exercée à grande échelle ? Selon Elena Giusti, « la réécriture des guerres puniques au début du Principat […] offre aussi l’un des exemples les plus significatifs de ce que je n’hésite pas à qualifier de révisionnisme historique antique. » Giusti précise : « Révisionnisme historique ici entendu au sens d’une réécriture consciente et idéologiquement orientée du passé. »
Objectif de la censure
Durant des siècles, la censure concernant Hannibal a atteint un niveau considérable. Les écrits post-liviens sont édifiants à cet égard. Les accusations et les insultes lancées à l’encontre de Carthage et de ses hommes foisonnent. Sous Domitien, un sénateur fut exécuté ; parmi les griefs retenus contre lui figurait le fait d’avoir donné à ses esclaves les noms d’Hannibal et de Magon. Les faits se passent deux siècles et demi après Hannibal. Cette persistance de la censure à l’encontre d’un personnage que Scipion l’Africain est censé avoir écrasé dans une grande bataille est étrange : pourquoi le vainqueur aurait-il encore besoin d’occulter le simple nom du vaincu ?
Cela donne à penser que Scipion Émilien et, plus largement, la tradition romaine ont peut-être cherché à éradiquer non seulement une autre appréciation des faits, somme toute naturelle dans une relation de belligérance, mais une version des événements radicalement différente de celle qui nous a été rapportée.
Le paradoxe historique
À la fin du XXe siècle, les Missions Archéologiques américaine et britannique ont conclu que les fameux ports de Carthage avaient acquis leur configuration définitive au IIe siècle avant J.-C.
Cette donnée, qui implique que le port militaire a été aménagé après la guerre et le traité de -201, lequel interdisait à Carthage de posséder une importante marine militaire, a profondément bouleversé la doctrine.
Serge Lancel écrit : « Dans cette apparente distorsion entre le témoignage des textes et celui de l’archéologie, s’ouvre une de ces béances qui donnent souvent quelque vertige à l’historien de l’Antiquité. ». De son côté, Abdelhamid Barkaoui relève : « Comment donc concilier entre une architecture portuaire militaire faite pour recevoir de grandes unités navales et un contexte politique qui le proscrivait ? ».
Selon H.R. Hurst, le chef de la mission archéologique anglaise, les deux ports ont acquis leur configuration à une date proche de -200. Pour résoudre ce paradoxe historique, l’archéologue a considéré comme « inconcevable que Carthage ait alors entrepris d’énormes travaux portuaires » et a proposé une date située après la fin supposée de la période d’application du traité de paix — vers -150, précise Hurst — tout en manifestant sa « surprise [devant la] date tardive de la réalisation de ce grand port artificiel ».
Or, entre -150 et -149, date du début du siège final, il paraît difficile que Carthage ait eu le temps ou même l’intérêt de lancer de tels travaux, alors qu’elle subissait une double menace existentielle.
D’abord celle de Massinissa qui l’avait amputée de nombreux territoires et ensuite, la menace de la destruction, brandie publiquement depuis -153 par Caton et ses partisans du Sénat de Rome. La seule raison qui empêchait alors les sénateurs d’en finir avec Carthage était l’absence de prétexte. Or, il est clair que la construction d’un port militaire en infraction avec le traité de -201 leur aurait fourni le prétexte recherché.
Toute tentative visant à dater la construction du port militaire en se fondant prioritairement sur les textes anciens se heurte à des contradictions majeures, précisément parce que ces textes constituent le cœur du problème. L’archéologie repose sur des vestiges matériels qui ne peuvent, par eux-mêmes, travestir ou orienter volontairement les faits, même si leur datation et leur interprétation restent discutables ; les récits des historiographes antiques sont, eux, des constructions humaines, souvent biaisées.
Ces données, et bien d’autres, nous ont conduit à reconsidérer les faits à travers une nouvelle lecture de l’histoire du dernier siècle de Carthage.
Cette nouvelle lecture révèle une autre version des faits et met en évidence une autre perception d’Hannibal et de son projet. L’image du Carthaginois est restée largement tributaire de ses prouesses militaires, mais quelles qu’elles soient, elles étaient au service d’un but politique affirmé : celui de libérer les peuples soumis à Rome pour les unir dans une large confédération dont le texte fondateur nous est heureusement parvenu. Hannibal n’apparaît pas comme un aventurier mû par la seule recherche du pouvoir ou de la gloire. Tout indique qu’il a scrupuleusement respecté la Constitution de Carthage et les lois de la guerre et qu’il n’a jamais, même lorsque ses adversaires au Sénat carthaginois complotaient contre lui, profité de son immense popularité pour accaparer le pouvoir. Il apparaît ainsi comme le porteur d’une autre conception des relations entre puissances, que l’on peut qualifier, au sens large, de démocratique, d’anti-impérialiste et de fédérative.
Sur son chemin de l’Espagne à l’Italie, Hannibal expose clairement sa vision du monde dans son discours à ses soldats : « vous avez franchi l’Èbre pour faire disparaître le nom de Rome et rendre la liberté au monde. » La fidélité indéfectible de son armée multinationale laisse penser que cette vision était largement partagée et farouchement défendue, même dans les pires moments.
Dans l’élaboration de cette biographie, nous avons largement emprunté à Theodor Mommsen, dont le nom n’apparaît qu’occasionnellement dans les notes, parce qu’il est latent dans chaque page, et à Yozan D. Mosig, dont la clarté nous a permis de réaliser l’ampleur de la désinformation romaine.
Après plus de vingt-deux siècles de prédominance d’un récit fondamentalement romano-centré et marqué par des logiques de propagande, il devient indispensable d’ouvrir de nouvelles voies de recherche.
