Par Melika Audrey HAMZAOUI
Diplômée en Administration et production des activités culturelles, spécialisée en politiques cultuelles
Fondatrice du média Weshternn [à retrouver sur Instagram]

A travers A voix basse, Leyla Bouzid inscrit son film dans une démarche où l’intime devient un acte politique. Elle cherche à mettre en lumière les tensions entre liberté individuelle et contrôle social et, surtout, à défendre une quête d’autonomie corporelle et affective. Cette ambition passe notamment par la volonté d’aborder des réalités encore peu représentées dans le cinéma tunisien, en assumant la présence de scènes intimes et en affirmant le désir de faire exister politiquement ces sujets à l’écran.

Une intention forte, entravée par un dispositif trop explicatif.

La réalisatrice ambitionne de dénoncer le silence entourant l’homosexualité au sein d’une famille tunisienne traditionnelle. Néanmoins, le film semble rapidement prisonnier des mécanismes qu’il prétend critiquer. À force de vouloir être pédagogique, il accumule les situations et les dialogues démonstratifs, au détriment de la subtilité et de la nuance; ce qui fragilise sa portée émotionnelle.

Une tension narrative qui ne trouve pas son aboutissement.

Le récit entretient une atmosphère de tension, laissant présager une révélation majeure ou un basculement dramatique. Pourtant, cette attente se heurte à une narration qui avance peu. Malgré l’intensité suggérée, les événements peinent à produire un réel impact.

Dali, un destin tragique sans reconnaissance.

Le personnage de Dali démontre particulièrement les limites du film. Toute la charge émotionnelle repose sur son destin tragique, sans que celui-ci ne soit réellement exploré ou résolu. Les circonstances de ce qui lui est arrivé demeurent floues : violence, abandon, suicide ? Cette non-détermination finit par priver le personnage d’une justice narrative, réduisant son histoire à une fonction symbolique.

Des personnages secondaires inégalement écrits.

L’écriture des personnages secondaires accentue le déséquilibre “symbolique/incarnation”. Le personnage de Moncef, interprété par Lassad Jamoussi apparaît assez superficiel, réduit à une fonction narrative; tandis que celui incarné par Salma Baccar parvient à susciter une émotion plus juste et incarnée. Cette disparité fragilise la cohérence émotionnelle de l’ensemble du cast.
Certaines scènes révèlent enfin les fragilités de la direction d’acteurs. Dans la séquence de la voiture au retour de l’hôtel, l’émotion d’Alice est dite plus qu’elle n’est vécue, ce qui affaiblit la puissance de la scène.

Une ambition politique qui peine à se traduire cinématographiquement.

L’ambition politique du film est indéniable : on s’attaque ici à des enjeux contemporains brûlants, urgents, cherchant à rendre visibles des voix marginalisées et à provoquer une prise de conscience autour de  l’ingérence que représente l’article 230 du Code pénal tunisien.
Pourtant, le récit semble davantage guidé par la nécessité de transmettre un message que par celle de construire des situations, des personnages ou des tensions. En privilégiant le discours sur l’incarnation, À voix basse peine à créer une véritable expérience sensible. Ainsi, malgré la justesse de ses intentions et la légitimité de son propos, le film laisse l’impression d’une oeuvre où la force politique aurait gagné à passer moins par l’affirmation que par l’émotion et la mise en scène du vécu.

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