Après sa guerre contre Rome et son rôle dans le développement militaire et économique de Carthage,  Hannibal se déplace en Orient. Dans quel but? L’historiographie romaine fait de ce voyage une simple fuite d’Hannibal or il apparaît qu’Hannibal avait un plan en tête: organiser, avec Antiochos le Grand, souverain de l’empire Séleucide, une double attaque sur Rome. L’une à partir de la Grèce, et l’autre à partir de Carthage où Hannibal venait de  construire le nouveau port militaire de la cité punique (cliquez ici).

 

Hannibal en Orient

L’épisode du passage d’Hannibal par les îles Kerkennah n’est certainement pas celui qu’a voulu nous rapporter Polybe. Il semble en effet que tous les éléments sont réunis pour nous montrer que les Kerkéniens ont simplement voulu rendre un grand hommage au héros de Carthage, un hommage qui ne concorde pas avec la version romaine de la fuite et que Polybe s’est empressé de travestir d’une façon assez improbable. L’étape kerkénnienne, que le déplacement d’Hannibal en Orient ne justifie nullement, cache probablement une tout autre raison, peut-être même personnelle.

En quittant le territoire de Carthage, Hannibal se doute-t-il que c’est vraisemblablement la dernière fois qu’il voit la terre qui l’a vu naître ? L’ayant quittée à l’âge de 9 ans, ayant vécu 20 ans en Espagne, 16 ans en Italie et encore 8 ans à Carthage, Hannibal est-il attaché à une terre plutôt qu’à une autre ?

Son père est mort en Espagne, dans les eaux du Jucar, dit-on ; son frère Hasdrubal, du côté du fleuve Métaure, au centre de l’Italie, et son autre frère, Magon, aurait eu la Méditerranée pour sépulture. Aucune tombe sur laquelle se recueillir. Seule peut symboliser la dernière demeure des Barca cette Méditerranée qu’Hannibal traverse, tournant le dos à Carthage pour poursuivre son combat en Orient.

On peut se hasarder à spéculer sur les pensées d’Hannibal. En quittant Carthage, il éprouve la terrible amertume des occasions manquées : ce pays qu’il a été à deux doigts de porter aux nues s’autodétruisait à cause d’une caste de profiteurs n’ayant aucun sens de l’Etat. D’ailleurs, une fois Hannibal parti, Massinissa a immédiatement commencé ses incursions qui, un demi-siècle plus tard, allaient aboutir à l’anéantissement de la grande cité punique.

Hannibal est peut-être le seul homme de l’époque à saisir ce que risque Carthage, et son exil n’est que la poursuite de son combat.

Tyr, sa première destination, terre d’origine des Carthaginois, doit certes lui évoquer la grande aventure phénicienne, mais sans plus : même si les rapports entre Tyr et Carthage sont restés solides, plus de six siècles sont passés depuis la fondation de Carthage. Son sentiment serait tel celui d’un Tunisien d’origine andalouse se rendant aujourd’hui en Espagne.

La ville de Tyr, berceau de la fondatrice Elyssa-Didon, révérée jusqu’au dernier jour de Carthage, fait un triomphe à Hannibal qui, après quelque temps, se rend à Antioche puis à Ephèse pour y rencontrer Antiochos à l’automne 195. Les deux hommes sont de la même génération, à peine cinq années les séparent.

Antiochos est en pleine «guerre froide» avec Rome. La présence d’Hannibal à ses côtés peut constituer un atout majeur : son expérience de la guerre, sa connaissance des forces romaines, ses vues stratégiques et ses capacités tactiques sont uniques. Mais Antiochos, monarque absolu entouré de courtisans, ne réalise pas qu’Hannibal est le meilleur tacticien qui soit pour affronter Rome.

Antiochos a renforcé sa présence en Thrace et a consolidé, à l’autre extrémité de son empire, la paix conclue avec l’Égypte en 195 en mariant sa fille Cléopâtre à l’Égyptien Ptolémée V, mariage célébré en 194 à Raphia en Palestine, à la frontière des deux empires.

Antiochos est agacé par la résistance obstinée de Lampsaque et de Smyrne (toutes deux situées en Asie, dans le territoire « naturel » de l’empire Séleucide). Les deux cités ont fait appel à Rome et sont également soutenues par Eumène de Pergame, qui lui a fait l’affront de lui refuser une de ses filles demandée en mariage.

Dans l’hiver 194-193, Antiochos propose à Rome un traité d’amitié qui comprend la reconnaissance de sa souveraineté sur l’Asie Mineure et sur la Thrace. Le négociateur romain, Flamininus, propose comme condition préalable que le roi se tienne à l’écart de l’Europe, bien que la Thrace appartienne par héritage à Antiochos.

Les négociations reprennent au printemps. Les négociateurs romains ont pour instruction d’aller d’abord conférer avec leur allié Eumène de Pergame, qui a tout à perdre du traité. Il prêche évidemment l’intransigeance vis-à-vis d’Antiochos. Après un nouvel échec, les pourparlers reprennent en 193 à Ephèse, mais l’introduction dans la conférence de délégués des cités indépendantes d’Asie Mineure prouve définitivement que Rome ne veut pas entendre parler de paix.

Antiochos et Hannibal ont-ils convenu de l’envoi à Carthage d’un corps expéditionnaire destiné à ouvrir un deuxième front contre Rome ? Par là, Antiochos aurait créé, par l’intermédiaire du Carthaginois, une diversion et en même temps qu’un rééquilibrage des forces en Méditerranée. Certaines sources rapportent même que pour préparer le terrain à Carthage, Hannibal y aurait envoyé un agent, mais sa mission aurait été éventée par ses éternels adversaires.

Antiochos III Mégas

L’échec d’Antiochos

La rencontre d’Hannibal avec un négociateur romain qui lui a fait une cour assidue aurait éveillé la méfiance d’Antiochos. Ulcéré d’un tel soupçon, Hannibal lui aurait raconté la fameuse histoire d’un serment qu’il aurait fait à son père, avant son départ pour l’Espagne, de ne jamais être l’ami des Romains.

Le roi lui aurait renouvelé sa confiance, mais les faits ne le confirment pas.

Antiochos est avant tout soucieux de maintenir l’intégralité des possessions qu’il tient de ses ancêtres. Il veut que Rome le laisse libre de disposer des détroits. Pour faire pression sur elle, Antiochos compte en Grèce sur ses alliés Éoliens. Ceux-ci l’invitent à délivrer la Grèce et à régler le différent entre eux et les Romains.

En 192, la place forte de Thessalie, Démétrias, tenue par les Romains depuis quatre ans, fait défection et tombe aux mains des Etoliens. Pour les soutenir, Antiochos envoie un corps expéditionnaire, modeste au demeurant.

La guerre est déclarée, mais Antiochos tient Hannibal à l’écart et annule l’envoi d’un corps expéditionnaire à Carthage.

La mort dans l’âme, Hannibal voit le roi s’engager dans un conflit perdu d’avance.

La phalange macédonienne, hérissée de ses lances de six mètres la rendant statique, n’est plus susceptible de battre des légions romaines qui ont adopté la tactique du Carthaginois, celle de l’intelligence, de la mobilité, de l’enveloppement, de l’encerclement et de la dislocation des forces ennemies.

À Antiochos, qui lui demande son avis sur ses forces, lors d’une parade de son armée haute en couleur, Hannibal répond avec ironie qu’elle constitue pour Rome un butin de guerre. Même si elle est probablement fausse, cette anecdote nous permet de nous faire une idée sur les rapports qu’entretiennent les deux hommes.

Après quelques succès obtenus par les forces d’Antiochos, Hannibal, lors d’un conseil de guerre tenu à Démétrias (hiver 192-191), ramène à leurs justes proportions les victoires du roi. Il préconise encore une fois un plan de guerre destiné à arrêter l’avancée romaine : d’abord, le renforcement des forces navales pour verrouiller le passage de l’Adriatique, pendant qu’une autre escadre contournerait la Sicile pour ouvrir un front occidental contre Rome (et Carthage, grâce à son port militaire, peut constituer une base très solide pour cette mission) ; ensuite, son plan prévoit la concentration de toutes les forces terrestres sur la rive droite de l’Aoos pour fermer l’accès principal à la Grèce. Mais Antiochos ignore les conseils du Carthaginois.

En avril 191, en une seule confrontation, il est défait par les Romains à la bataille des Thermopyles. Il est contraint de se retirer en Asie Mineure. Il pense que les Romains ne le suivront pas, mais Hannibal le détrompe, le prévenant d’avoir à défendre l’Asie contre Rome.

Hannibal, amiral

En cette même année 191, se joue la maîtrise navale de la mer Égée.

Une puissante escadre romaine de plus de cent navires fait sa jonction avec les flottes alliées d’Eumène de Pergame et des Rhodiens. L’engagement a lieu près du cap Korykos et la supériorité des Romains, lors des combats à l’abordage, fait la différence. En 190, pour réparer les pertes de la flotte d’Antiochos, Hannibal part en Phénicie pour rassembler et armer une escadre de renforts. Peu après, une grande part de la flotte rhodienne alliée de Rome, est détruite par Polyxénidas, amiral d’Antiochos. Rome décide alors d’envoyer de gros renforts en Macédoine avec à leur tête les Scipion. Antiochos demande à négocier mais Pergame s’y oppose. La flotte romaine est alors concentrée à Samos. Pour la contrer, il faut faire la jonction entre la flotte d’Ephèse et celle d’Hannibal à Tyr, mais les Rhodiens se portent à la rencontre de cette dernière.

Entre-temps, Hannibal a de nouveau subi l’inconséquence d’Antiochos : Apollonios, un courtisan, est chargé de commander la moitié de son escadre !

Les Rhodiens se portent à sa rencontre avec 32 trières. Hannibal dispose de 7 hexères et heptères en plus de 30 penthères. Mais il ne faut pas se tromper sur les «gros» bateaux d’Hannibal ni sur leur supériorité numérique. La penthère fait 37 mètres de long sur 7 de large. Mais la quadrirème rhodienne a 50 mètres de long sur 6 de large. Ainsi, les 32 vaisseaux rhodiens sont supérieurs aux penthères d’Hannibal. Seuls ses 7 heptères peuvent compenser cette supériorité.

Les deux flottes se rencontrent en août, au large de la presqu’île de Sidé. L’aile conduite par Hannibal est victorieuse, mais, hélas, il n’est pas le commandant en chef de la flotte ; pourtant, il coupe la ligne de l’ennemi et encercle l’amiral rhodien et son avant-garde. Mais, battu, Apollonios  libère des forces rhodiennes qui viennent attaquer Hannibal. Sur le point d’être pris, l’amiral rhodien Eudamos est dégagé et arrête la progression d’Hannibal. L’escadre d’Hannibal n’a perdu qu’un navire, une heptère. Sur les 36 vaisseaux qui restent, 4 ne sont pas réparables, et 12, endommagés, sont remorqués par les 20 intacts, pour être radoubés. Hannibal revient donc avec 32 navires.

Écœuré par l’inconséquence d’Antiochos et de son courtisan Apollonios, artisan de l’échec, Hannibal part en Crète où existe une fédération de cités grecques libres et guerrières. Pendant ce temps, au nord d’Ephèse, les 80 vaisseaux proromains l’emportent sur la flotte royale. Antiochos évacue toute la Grèce, laissant même aux Romains Lysimachie, pourtant imprenable, ce qui leur permet de passer en Asie sans avoir besoin de flotte. Il se fait battre sur terre par Scipion à Magnésie. De peu, il est vrai, mais la défaite est totale, tant sur terre que sur mer. La paix d’Apamée le prive de ses bateaux et de ses éléphants et les Romains lui lancent : «Nous ne verrons pas le peuple romain en paix là où se trouve Hannibal, c’est lui avant tout que nous réclamons». Mais Hannibal est déjà parti, la mort dans l’âme : encore une fois, c’est la jalousie, l’inconséquence et l’incompétence qui le privent d’une grande victoire sur Rome. Antiochos a dû alors regretter de ne pas lui avoir confié son armée.

 

Extrait de Hannibal Barca, de Abdelaziz Belkhodja, Apollonia éditions, Tunis.

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