L’histoire romaine ne s’est développée qu’au moment de l’arrivée d’Hannibal en Italie. Pourquoi? Simplement pour résister à la très puissante propagande carthaginoise, relayée par les Grecs d’Italie qui voyaient en Hannibal un libérateur. C’est cette histoire, écrite dans la détresse de l’invasion, qui nous est parvenue.

En 218 aec, Hannibal déferle sur l’Italie avec une puissante propagande qui le présente comme chargé d’une mission divine : ouvrir de nouvelles routes, enlever les mauvais rois et apporter la civilisation en Italie.

Rome doit faire face à cette exceptionnelle campagne de propagande soutenue par les chroniques des très nombreux écrivains procarthaginois, surtout qu’après la troisième grande victoire d’Hannibal – Trasimène – (217 aec), la dislocation de la confédération italique commence à se réaliser : des mouvements de révoltes se forment partout et à Rome même, 25 révoltés sont crucifiés et des primes offertes aux délateurs.

Devant ces circonstances exceptionnelles, Fabius Maximus, nommé dictateur, prend toutes les mesures militaires nécessaires, puis demande à ses sénateurs les plus lettrés, Fabius Pictor et Centius Alimentus, de s’atteler à une tâche de sauvegarde nationale : contrer la propagande pro-carthaginoise.

Comme le note Dominique Briquel: l’acte de naissance de l’histoire de Rome est donc, à l’origine, une réaction à une invasion, une entreprise à visée nationale, un acte de propagande. L’histoire de Rome ne se départira d’ailleurs jamais vraiment, à quelques exceptions près, de ce caractère nationaliste et romanocentriste. Ce sont ces chroniques que l’historien Polybe trouvera dans la bibliothèque des Scipion lorsqu’il sera leur otage.

Après la destruction de Carthage, malgré la profusion des écrits, une seule œuvre perdure, celle de Polybe

Un demi-siècle après la Deuxième guerre punique et trente sept ans après la mort d’Hannibal, Polybe de Megalopolis, au service du consul Scipion Emilien, participe à la destruction de Carthage, au génocide de sa population et à l’effacement de sa mémoire.

Si la haine explique la destruction et le génocide, qu’est-ce qui explique l’effacement de la mémoire ? Pour quelle raison Scipion Emilien ordonne-t-il de brûler les livres de l’une des cités les plus savantes de l’époque ? C’est très probablement Polybe lui-même, le lettré de service, qui a du faire le tri entre les livres à garder et ceux à détruire. Or, parmi les livres détruits, beaucoup concernent la Deuxième Guerre punique, dont deux biographies d’Hannibal écrites l’une par Sosylos et l’autre par Silénos. Ces deux biographies relatant l’une des plus passionnantes histoires de l’Antiquité circulaient dans toute la Méditerranée, ce qui nous permet de conjecturer que la censure n’était pas seulement le fait de Scipion Emilien et de son serviteur Polybe, mais de l’État romain lui-même.

À l’appui de cette idée, le fait que ce ne sont pas uniquement les ouvrages carthaginois qui ont disparu, mais tous les écrits qui concernent la Deuxième Guerre punique, même ceux des écrivains romains, comme Fabius Pictor, Cincius Alimentus ou encore Caton l’Ancien, l’auteur de la célèbre formule « Delenda est Carthago« .

Caton l’Ancien (234-149aec)

De Coelius Antipater qui écrit une quarantaine d’années après la Seconde Guerre et qui s’est largement inspiré des écrits de Sosylos, il ne reste rien non plus. Des autres historiens de langue grecque, comme Xénophon et Eumachos de Naples, nous n’avons que les noms ! Même les écrits des auteurs romains de seconde main comme C. Acilius et L. Cassius Hermina, ont disparu.

Les écrits de Polybe vont devenir la seule source, ils vont constituer une sorte de tamis à travers lequel va être filtrée toute l’histoire d’Hannibal. Les rares autres sources qui vont survivre à Polybe seront, un siècle et demi plus tard, soumises à un autre filtre : celui de Tite-Live qui, tel Polybe pour Scipion Emilien, agira, lui, pour le compte d’Auguste dans son entreprise de réhabilitation de la grandeur de Rome.

Tout ce qui nous est parvenu depuis découle très principalement de ces deux auteurs. Le hasard peut-il être aussi sélectif et ne nous transmettre que les écrits quasi-officiels de l’État romain? Sommes nous face à une opération de censure ? Si oui, quel est son objectif ?

Objectif de la censure

Dans les siècles qui ont suivi a destruction de Carthage, la censure, et son corollaire, la désinformation, ont atteint un très haut niveau. Les accusations lancées à l’encontre de Carthage et de ses hommes progressent sans cesse.

Alors que ni Polybe ni Tite-Live n’ont parlé des assassinats d’enfants, Diodore de Sicile, qui écrit un siècle après la destruction de Carthage, les évoque et elles deviendront un lieu commun !


Auguste lui-même, qui lancera la reconstruction de Carthage, commandera auprès du plus grand poète de son époque, Virgile, une variante de l’histoire de la fondation de Carthage: Hannibal devient le vengeur d’une Didon abandonnée par Énée. Virgile ne s’encombrera pas du souci de la crédibilité, plus de deux siècles séparent Elyssa Didon de Énée. Pourtant, dans l’imaginaire collectif, c’est cette version de l’histoire et non celle de Justin, bien plus crédible, qui inspirera les pièces de théâtre, opéras, symphonies, sculptures, tableaux et autres créations.

Virgile et les Muses, Mosaïque, Musée du Bardo

Hannibal, bien que défait par Scipion selon l’historiographie romaine, est l’objet d’une étrange censure

À la fin du premier siècle après J.-C., l’empereur Domitien a fait exécuter un sénateur qui avait nommé ses esclaves Hannibal et Magon. Les faits se passent presque trois siècles après Hannibal, et ils concernent des surnoms d’esclaves. Étonnante cabale.

Quatre siècle après Hannibal, lorsque Septime Sévère accède à l’imperium (193-211), le rejet est toujours vivace. Issu d’une famille berbère de Leptis Magna, en Tripolitaine, Septime, dont la langue maternelle est le punique, gardait de solides attaches africaines. Ses adversaires ont considéré son accession au trône comme une «revanche d’Hannibal».

Septime Sévère

Comme l’a fait remarquer le Pr. Ridha Hacen de l’Université de Tunis, Silius Italicus, dans «Punica», le plus long poème de l’antiquité, accorde à Hannibal nombre de défauts mais lui rend un exceptionnel hommage tout en traitant de façon précipitée, proche d’une occultation, la bataille de Zama.

Poème épique du poète latin Silius Italicus racontant la Deuxième guerre punique. Composée de 12 000 vers répartis en 17 chants, l’œuvre a été écrite vers la fin de la dynastie des Flaviens.

L’usage systématique de désinformation et de censure concernant un personnage que Scipion est censé avoir écrasé dans une grande bataille est étrange. Pourquoi Rome occulterait-elle l’histoire d’un vaincu? Pourquoi va-t-elle jusqu’à diaboliser son pays, son peuple, ses traditions? Tout cela donne à penser que derrière toutes ces pratiques, il y peut-être autre chose que Scipion Emilien et Rome voulaient dissimuler. Non pas une autre appréciation des faits, mais une version des faits différente de celle rapportée.

Enfin, il faut noter que Cornelius Népos (1er siècle aec), dans l’introduction de son texte relatif à Hannibal dans « Vie des grands capitaines » décrit le sort du Carthaginois en des termes que les auteurs contemporains les plus sceptiques sur l’historiographie romaine lui envieraient:
“On ne saurait nier qu’Hannibal ait été le plus grand capitaine qui ait existé, aussi supérieur aux autres généraux que Rome l’a été aux autres nations. Il demeura vainqueur dans tous les combats qu’il nous livra ; et si la jalousie de ses concitoyens ne l’eût pas arrêté, il eût peut-être fini par triompher du peuple romain ; mais l’envie de la multitude dut l’emporter sur le mérite d’un seul.”

 

(Source, Hannibal Barca, l’Histoire véritable, Apollonia)

 

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