Après la victoire de Cannae où Hannibal écrase la plus grande armée romaine, le commandant de la cavalerie carthaginoise aurait dit à Hannibal « Dans quatre jours, nous dînerons au Capitole », sous-entendant que Rome était à leur portée immédiate.

Selon Tite-Live, Hannibal aurait répondu que ce n’était pas une bonne idée, d’où la réplique du commandant : « tu sais vaincre, Hannibal, mais tu ne sais pas profiter de la victoire ». Pour plusieurs générations de passionnés d’histoire, l’affaire s’arrête ici, or au lendemain de Cannae, il n’y avait pratiquement plus de soldats à Rome, et pour Hannibal, comme nous le verrons à la fin de cet article, attaquer des civils était exclu.
Mais qu’en est-il de cette question de la prise de Rome, présentée comme l’erreur fatale d’Hannibal ?

Pour mieux saisir le problème, il faut tout d’abord tenter de mieux saisir la question militaire, puis se pencher également sur les intentions d’Hannibal, qui sont parfaitement corroborées, par ailleurs, par sa stratégie depuis le déclenchement des hostilités.

L’absence du matériel de siège

Il faut avoir à l’esprit les difficultés d’un siège. Celui de Sagonte (219) avait mobilisé Hannibal durant plus de sept longs mois, alors qu’il disposait du matériel adéquat qui, en Italie, lui fait défaut.

La triple enceinte

Protégée par une triple enceinte, Rome était la ville la plus fortifiée de son temps. Le siège de Rome par Hannibal l’aurait obligé à mobiliser son armée durant de longues années dans un territoire hostile sans pouvoir compter sur des renforts ni même sur un approvisionnement de son armée.

Une des enceintes de Rome: la muraille Servienne. Enceinte défensive construite autour de la ville de Rome au IVe siècle av. J.-C. Le mur faisait 3,6 m de large, 11 km de périmètre et avait seize portes.

Le nécessaire repos de l’armée

Du point de vue militaire, il faut préciser un point essentiel : Cannes a été une terrible bataille pour l’armée d’Hannibal. Or, depuis Carthagène, un repos lui a été accordé après chaque grande épreuve. Nous ne voyons donc pas comment les soldats auraient pu, après le formidable effort fourni à Cannes, prendre la route de Rome pour l’assiéger. Ce raisonnement est bien sûr valable pour tous les corps de l’armée d’Hannibal, cavalerie comprise, sans oublier les chevaux qui étaient traités avec un soin extrême.

L’assiégeur risque d’être assiégé

D’autre part, pour les Carthaginois, assiéger Rome reviendrait à risquer de se retrouver assiégés à leur tour, car la topographie des alentours de Rome et sa situation au centre du Latium y sont propices.

Rome dispose de plusieurs autres légions

De plus, si sept légions sont détruites, Rome a encore à sa disposition plusieurs autres, déjà mobilisées et capables de converger vers la métropole en quelques semaines.

L’impossible blocus

Il faut aussi rappeler qu’avec le fleuve Tibre qui la traverse, Rome garde une possibilité d’approvisionnement par la flotte qui, depuis les lendemains de Trasimène, est prête à assumer ce rôle. Or, un siège sans blocus n’a aucun sens.

La politique de la terre brûlée

L’armée romaine est prête à poursuivre ce qu’elle a fait après Trasimène : évacuer les localités exposées, regrouper les populations déplacées et, surtout, bloquer les approvisionnements en appliquant la politique de la terre brûlée, pour affamer l’armée carthaginoise.

La guerre tactique se transformerait en boucherie

Le siège risquait fort de lever contre Hannibal une résistance des Latins qui auraient transformé cette guerre en un véritable massacre de civils, enfants, femmes et vieillards compris. La stratégie vive et imaginative d’Hannibal se serait transformée en un exécrable massacre, en totale contradiction avec l’homme et son projet. L’image d’Hannibal, qui, tel Hercule, libère les Italiques en les débarrassant de leurs mauvais rois, en aurait pris un sérieux coup.

D’ailleurs, Hannibal exclut formellement cette perspective et le dit à ses captifs romains au lendemain de la célèbre bataille : « Je ne mène pas une guerre d’extermination, c’est pour maintenir le rang de ma patrie et pour lui assurer l’hégémonie (imperium) que je combats ».

L’éducation même d’Hannibal explique son refus d’une guerre d’extermination : Hannibal a été formé au métier des armes très jeune et cet apprentissage s’est fait au contact direct de la réalité guerrière. Dans cette formation, il a été soutenu par deux modèles prestigieux : celui de son père, qui a porté sur ses seules épaules la renaissance de la puissance carthaginoise, et celui d’Alexandre le Grand, dont Sosylos, son précepteur grec, lui faisait lire l’histoire. Comme le souligne Jean Pierre Brisson : «Ces deux modèles étaient là pour convaincre Hannibal que la guerre n’est pas une activité gratuite et que si l’on use de l’épée, ce doit être pour édifier un monde».

Pétri d’hellénisme, Hannibal rêve d’un monde uni dans l’indépendance et la spécificité des civilisations. Il veut stopper l’impérialisme de Rome, en la forçant à reconnaître sa défaite et à accepter de conclure un traité qui restitue à Carthage ses îles (Sicile, Sardaigne, Corse) et qui rende aux peuples italiques leur indépendance.

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