La remise en question de la bataille de Zama et plus largement de la fin de la Deuxième Guerre punique a créée une distorsion historique, nous avons demandé à l’auteur de cette thèse, Abdelaziz Belkhodja, de nous en dire plus.

Qu’est ce qui se joue dans ce fameux 3e siècle av. J.C.?

Dans le bassin occidental de la Méditerranée, sont confrontées deux conceptions du monde portées par deux puissances assez différentes : Carthage, fille de Tyr, une thalassocratie qui s’est répandue sur un principe plutôt fédéraliste par la gestion de « comptoirs » devenus d’importantes cités fonctionnant sur un modèle institutionnel carthaginois et, en face, Rome qui, en – 270, a fini sa conquête de la péninsule italique et a commencé à lorgner vers les territoires carthaginois de Sicile, de Sardaigne et de Corse. On assiste alors à une longue confrontation qu’on appellera « Les Guerres puniques » et qui est en somme, un unique conflit qui se terminera par l’effacement de Carthage, la puissance « fédéraliste » par sa grande rivale, Rome, la puissante impérialiste. Le point d’orgue de ce conflit se jouera lors de la Seconde Guerre punique. Hannibal a les moyens tactiques de vaincre, mais Rome met en place deux stratégies. La première celle de Fabius Maximus, consiste à isoler Hannibal de ses possibilités de renforts. La seconde, mise en place par Scipion, consiste à profiter de l’animosité entre Hannibal et les oligarques de Carthage… C’est dans ces conditions que se joue la fin de la Seconde Guerre.

– Quelles sont les sources sur la bataille ? Ces sources sont-elles suffisantes et fiables ?

Jusqu’au 3e siècle avant J.-C., l’histoire de Rome se limitait à la légende de la fondation et à quelques textes religieux ou pratiques (annales, calendriers). Ce n’est qu’avec l’invasion carthaginoise que s’est développée une historiographie destinée à faire face à la puissante propagande de guerre d’Hannibal. Les seuls écrits qui nous sont parvenus proviennent exclusivement des Cornelii Scipione, qui ont écrit l’histoire contemporaine en insistant sur le rôle de leur famille. C’est ce qui constitue la source principale de Polybe qui écrit soixante ans après les faits, après la destruction de Carthage, dont il fut d’ailleurs l’un des principaux artisans en tant que conseiller militaire de Scipion Emilien, petit-fils adoptif de l’Africain (Le vainqueur de « Zama ») et de Paul Emile (consul défait à la bataille de Cannes). En fait, tous les écrits contemporains des faits ont disparu. Qu’ils soient Carthaginois, Grecs, ou Romains. L’existence d’une censure à grande échelle durant des siècles ne fait pas de doute: Rome, devenue la maîtresse du monde, ne pouvait laisser se développer une histoire qui laisse la place belle à sa rivale. Nous le voyons parfaitement dans le texte de Tite-Live, notre seconde source, contemporain d’Auguste, qui glorifie l’histoire de Rome. Les sources souffrent donc d’insuffisance, elle sont totalement partiales.

– Quelles sont les circonstances de la « bataille » ?

Après la bataille du Lac Trasimène, Fabius Maximus est le premier à avoir compris qu’il fallait éviter les batailles en rase campagne contre le carthaginois. Ses collègues n’ont pas voulu l’entendre, ce qui a débouché sur le désastre de Cannes. La stratégie Fabienne reprit alors le dessus et, durant 14 années, l’armée romaine évita Hannibal en se concentrant sur 2 objectifs : frapper ses alliés dès qu’il a le dos tourné, et empêcher l’arrivée des renforts.

C’est là qu’intervient une nouvelle stratégie, celle de Scipion, le futur Africain. Scipion, grand propagandiste et fabuleux politique a compris que les rapports entre les oligarques de Carthage et Hannibal sont exécrables. Hannibal les qualifie de traîtres pour lui avoir refusé les renforts nécessaires pour soumettre une Rome qui était à sa portée.

Scipion, qui a rencontré des responsables carthaginois, sait que Carthage attend la première occasion pour signer la paix et empêcher Hannibal de rentrer victorieux. Scipion demande au Sénat romain une armée pour débarquer à Carthage et forcer la victoire. Le sénat la lui refuse: il faut d’abord se débarrasser d’Hannibal, qui occupe le sud de l’Italie et de son frère Magon, qui occupe le nord. Mais le Romain insiste, il promet la victoire. Le Sénat lui interdit d’utiliser l’armée ou les finances de Rome, mais il le nomme Consul de Sicile où il sera autorisé à créer des impôt et à lever une armée. Scipion y formera un corps expéditionnaire non professionnel (entre 10 000 et 35 000 hommes, selon les sources) puis débarquera en Afrique en – 204.

Après deux batailles non décisives, Carthage, sans rappeler Hannibal, qui pourtant dispose de la meilleure armée de l’époque, ni Magon, signe un armistice! C’est ce traité de paix de 203 qui marque la fin de la Seconde Guerre punique. Il stipule, entre autres dispositions, qu’Hannibal et Magon doivent quitter le sol de l’Italie.

Mais – et c’est cette partie de l’histoire qui est, à l’analyse, douteuse – selon Polybe, suite à un imbroglio assez confus, une fois Hannibal rentré sur le sol national, Scipion déclare à nouveau la guerre à Carthage et défait l’armée d’Hannibal dans un endroit nommé «Zama».

– Pourquoi mettez-vous en doute le fait, non seulement qu’elle ait été décisive, mais quelle ait pu carrément avoir lieu ? Quels sont les indices, les preuves de l’absence de combat ?

Il est assez illogique d’admettre que le Carthaginois, qui, en territoire ennemi, avait dissuadé des armées professionnelles 10 fois supérieures en effectifs, ait pu être défait, chez lui, par une armée non professionnelle et inférieure en nombre. Les travaux du Dr Mosig prouvent assez clairement que le plan de la bataille de Zama est sorti d’un cerveau d’écrivain – Polybe – et non de celui d’un chef militaire. Ce plan ne résiste pas à l’analyse, contrairement aux autres plans de batailles d’Hannibal qui sont réalistes, précis et parfaitement fiables. M. Mosig rajoute que Rome, après tant d’années d’humiliation, avait besoin d’un héros et d’une victoire, elle a « inventé » un héros, Scipion et une victoire, Zama.

Les indices archéologiques sont encore plus troublants. Alors que tous les lieux des défaites romaines sont connus, le site de la bataille de Zama, lui, reste introuvable, malgré une présence romaine de plusieurs siècle sur le sol Tunisien, et nous connaissons la promptitude de Rome à consacrer ses victoires et à élever des arcs de triomphe. Si ce site était celui d’une victoire secondaire, ça se comprendrait, mais Zama, si elle a a eu lieu, serait la plus grande victoire de l’histoire de Rome…

– Que sait-on de la suite des événements qui ne cadre pas avec la version romaine ?

– Hannibal est resté à la tête de l’armée, ce qui est assez improbable pour un chef défait de la façon rapportée par Polybe.

– Ses troupes n’ont pas été décimées comme le rapporte l’historien grec, puisqu’elles ont contribué, selon les textes anciens, au développement économique de Carthage.

– Hannibal lui-même est devenu quelques années plus tard président de la République de Carthage (Suffète), ce qui aurait été impossible s’il avait été défait, car la tradition carthaginoise punissait les généraux vaincus.

– Scipion, lui, a fini sa vie reclus, loin de Rome, avec une réputation entachée d’accusation de corruption relative à un traité de paix.

– Enfin, l’argument majeur est celui de la datation, réalisée en 1993, du fameux port militaire carthaginois. Selon la version romaine de l’histoire, le traité de paix post Zama stipule que Carthage n’avait plus droit qu’à 10 navires de guerre. Or il s’avère que ce port de guerre, qui avait une capacité de réparer 220 navires militaires à la fois (ce qui implique que la flotte carthaginoise comptait alors plus de 1000 navires au moins), a été construit après Zama! Or la construction d’un tel port de guerre après la défaite aurait constitué un casus belli dont Rome aurait immédiatement profité pour en finir avec sa rivale. Si elle ne l’a pas fait, c’est qu’elle ne pouvait pas, et si elle ne pouvait pas, c’est parce que Carthage a gardé toute sa puissance militaire et l’a même augmentée par la construction du port militaire. Cela contredit le traité rapporté par Polybe et indique que la victoire écrasante de Scipion l’Africain sur Hannibal, « Zama », aurait été inventée bien plus tard, peut-être après la destruction de Carthage par son petit fils Scipion Emilien qui aurait alors inventé, par l’intermédiaire de Polybe, cette bataille de Zama pour augmenter le prestige de ses ancêtres, condition primordiale, à l’époque, pour aspirer à une grande carrière politique. La république romaine, qui avait besoin d’effacer l’humiliation imposée par un sémite, a fini par avaliser la désinformation et l’Empire, pour des raisons de prestige, à, bien sûr, poursuivi et aggravé la désinformation.

– Si Zama n’a pas eu lieu, ou si le résultat a été moins net que les Romains le disent, comment Carthage a fini par perdre la guerre?

Carthage a perdu la guerre avant Zama, avec le traité de 203, qui a entraîné le rapatriement des forces d’Hannibal et de Magon, puis le départ de Scipion. C’est une défaite politique, volontaire, décidée par les oligarques depuis de longues années pour empêcher le retour triomphal d’Hannibal. Les oligarques attendaient l’occasion propice, Scipion la leur a donnée. Tite-Live nous livre d’ailleurs une déclaration d’Hannibal assez claire sur ce point : «Voilà donc [Hannibal] vaincu, non par le peuple romain, qu’il a tant de fois taillé en pièces et mis en fuite, mais par le Sénat de Carthage, instrument de la calomnie et de l’envie. La honte de mon retour donnera moins de joie et d’orgueil à Scipion qu’à cet Hannon, qui pour abattre notre famille n’a pas craint, à défaut d’autre vengeance, de sacrifier Carthage.»

C’est de la même manière que s’était terminée la Première Guerre punique lorsque le père d’Hannibal a été obligé d’avaliser un armistice décidé par le Sénat alors qu’il maîtrisait le terrain en Sicile. En fait les oligarques du Sénat redoutaient leurs opposants politiques, les Barca, plus qu’ils ne redoutaient Rome.

– Quelles sont les raisons de la chute d’Hannibal ? Politiques ou militaires ? Ou les deux ?

Sa défaite est politique, les oligarques du parti Conservateur ont empêché Hannibal, chef naturel du mouvement Réformateur  de remporter sa victoire sur Rome.

Mais, ensuite, porté par l’Assemblée du peuple, Hannibal, chef des Réformateurs, réussit à devenir chef de l’exécutif carthaginois. Il a lancé de grandes réformes politiques, économiques et militaires, puis il est parti en Orient. Ce que l’on appelle « l’exil d’Hannibal » n’était, à mon humble avis, qu’une tentative d’organiser une double attaque contre Rome, par le sud et par l’est où se trouvait à l’époque le nouvel ennemi n°1 de Rome. Antiochos. Il y a certains textes qui parlent de cette tentative, mais jusque là, ils avaient été écarté par les historiens. Mais en définitive, Antiochos n’a pas écouté Hannibal et à Carthage même, les partisans d’Hannibal ont été écartés du pouvoir. Hannibal n’a pas réussi à exécuter son plan, il a passé le reste de sa vie à tenter de faire prendre conscience aux Grecs et aux Orientaux que le temps de leur liberté est compté et que Rome allait les soumettre. Ils ne l’ont compris que trop tard.

– Comment les Romains ont-ils fait pour réécrire l’histoire ? Les vainqueurs sont très doués pour ça, mais il paraît étrange que d’autres historiens (grecs, notamment) n’aient rien dit.

– Nous savons qu’à l’époque des faits, il y avait de très nombreux écrits carthaginois, grecs et même Romains. Mais tout ce qui concerne la Deuxième Guerre punique a disparu, même des écrits de première importance, comme ceux de Centius Alimentus, historien et Consul Romain emprisonné par Hannibal mais très bien traité par lui, et qui a laissé un témoignage qui ne nous est pas parvenu. Les écrits de Caton l’Ancien, qui a constaté l’absence de préparation des troupes rassemblées par Scipion avant le débarquement en Afrique, ont eux aussi disparus… Une fois Carthage détruite, lors de ce que l’on a appelé la Troisième Guerre punique, mais qui n’était qu’un siège suivi d’un massacre, Polybe a réécrit ses « Histoires ». C’est là qu’une censure à grande échelle a été mise en place, pour des siècles… Tout ce qui pouvait être dégradant pour Rome ou favorable à Carthage a été systématiquement éliminé. Nous savons par exemple que l’empereur Domitien est allé jusqu’à exécuter un sénateur qui avait donné à ses esclaves les noms d’Hannibal et de Magon ! Les faits se passent deux siècles et demi après Hannibal et il ne s’agit « que » d’esclaves ! Cette censure envers un personnage que Scipion est censé avoir écrasé dans une grande bataille est tout de même étrange : l’occultation par un vainqueur d’un vaincu est quelque chose de particulièrement inepte.

C’est donc toute l’approche traditionnelle concernant l’épopée d’Hannibal qui doit être remise en question?

Oui. Lorsqu’en 218 av. J.-C. Rome décide d’en finir avec Carthage, Hannibal Barca entame sa grande marche vers l’Italie avec un objectif précis : libérer les peuples italiques en soutenant les forces démocratiques contre les vieilles aristocraties soumises à Rome. Moins de deux ans plus tard, après Cannes, le chef carthaginois a bien atteint son objectif, sauf que les oligarques de Carthage ont vu dans son triomphe le prélude de leur propre défaite politique et décidèrent de le trahir, d’abord en lui refusant les renfort nécessaires à la concrétisation de sa victoire, ensuite en offrant la paix à Scipion.

Un demi siècle plus tard, au lendemain du génocide de Carthage et à l’aube de sa domination sur le monde, Rome a décidé d’extirper de la mémoire collective ce combat d’Hannibal pour les libertés. L’initiateur de cette réécriture de l’histoire fut Polybe de Mégalopolis. Ne pouvant occulter la fantastique épopée du Carthaginois, il en atténua les faits militaires et en élimina le sens politique. C’est ainsi que l’image du grand défenseur d’une vision fédérale du monde, respectueuse des libertés et des spécificités, fut réduite à celle d’un grand tacticien qui traversa les Alpes à dos d’éléphant.

Propos recueillis par G H

Abdelaziz Belkhodja est l’auteur d’une biographie sur Hannibal

 

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