A Carthage, le président avait un mandat d’une seule année. En un an, Hannibal stoppe la corruption et relance une économie carthaginoise détruite par 16 ans de guerre et la perte de sa confédération qui s’étendait de l’Espagne au Golfe de Syrte (Libye).

L’historiographie relate très peu les activités d’Hannibal dans les années qui ont suivi la paix et son retour à Carthage.

Incapable de justifier la liberté d’Hannibal, son maintien à la charge de commandant en chef des forces carthaginoises et encore moins son élection comme chef de l’exécutif, les historiographes auraient-ils préféré taire cet état de fait, si incompatible avec le triomphalisme affiché ? 

Si Hannibal est élu président en -196, c’est qu’il dispose d’un soutien politique assez puissant. A-t-il, comme son père quatre décennies plus tôt, pris la tête des réformateurs? 

Lutte contre la corruption et relance de l’économie

Une fois devenu chef de l’exécutif et à l’occasion d’un problème financier, Hannibal convoque un contrôleur des finances qui refuse la convocation car il doit, dans les jours qui suivent, devenir juge au Tribunal des Cent Quatre et gagner ainsi une immunité permanente. Hannibal le fait arrêter et amener devant l’Assemblée du peuple et fait aussitôt voter une loi rendant la charge des juges annuelle et non renouvelable. Cette réforme réduit les privilèges des sénateurs et met un terme à la nuisance d’un Sénat sous l’influence des grandes familles conservatrices qui jouissaient du pouvoir de saboter le travail de l’exécutif. C’est cette institution qui était à l’origine du blocage des aides et des renforts dont avait besoin Hannibal en Italie. Par cette réforme, Hannibal corrige le dysfonctionnement de l’État et s’arroge un pouvoir exécutif renforcé. Il en use pour mettre au jour les malversations des oligarques. Il déclare, devant l’Assemblée du peuple, qu’en exigeant la restitution de toutes les sommes détournées, l’État sera en mesure de payer Rome sans avoir besoin d’imposer les particuliers. 

Il y a ici l’amorce d’un objectif politique précis, celui de donner à Carthage un exécutif puissant apte à restaurer sa puissance économique et militaire car les réformes politiques d’Hannibal sont accompagnées de mesures économiques importantes: grands travaux, agriculture, armée, commerce. Évoquant ces années-là, Appien insiste sur la puissance retrouvée de Carthage et sur son accroissement démographique. Dans ces conditions, il n’est pas difficile de concevoir la popularité d’Hannibal et les inimitiés qu’il provoque dans les rangs des conservateurs. Ses ennemis écrivent lettre sur lettre à leurs amis romains pour y dénoncer les contacts secrets entretenus par lui avec Antiochos de Syrie. 

Or, c’est précisément durant cette même année qu’Antiochos devient pour Rome, à la suite d’une alliance personnelle avec les Lagides d’Égypte, l’ennemi à abattre. 

On peut aisément imaginer qu’avant l’ouverture prochaine d’un important front à l’est de la Méditerranée, Rome veuille exclure un danger potentiel venant de son pire ennemi; et cela avec d’autant plus de facilité que ce sont les sénateurs carthaginois eux-mêmes qui l’y invitent. 

Hannibal devient-il vulnérable une fois élu suffète ? 

Depuis vingt-cinq ans, Hannibal est le chef d’état-major des armées de Carthage. Nous savons également que depuis la réforme négociée entre Hamilcar et les conservateurs carthaginois, la nomination et la destitution du chef d’état-major ne dépendent plus du Sénat ni du gouvernement et sont uniquement tributaires d’un vote de l’Assemblée du Peuple, institution d’obédience barcide. Or, dans un régime parlementaire tel que celui de Carthage, le cumul du suffétat et du commandement en chef des forces armées est forcément interdit. Par conséquent, avant de devenir suffète, Hannibal a certainement démissionné de son poste et perdu ainsi l’invulnérabilité dont il jouissait. Si le suffétat procure une immunité institutionnelle, il ne faut pas oublier qu’il ne dure qu’une année… Rome et les oligarques de Carthage ont-ils attendu ce moment pour en finir politiquement avec Hannibal ? Ou bien faut-il voir son départ en Orient comme une décision personnelle, mûrement réfléchie ? 

Hannibal a-t-il été remplacé à la tête de l’armée par un homme partageant ses convictions ? Est-il parti en Orient en laissant derrière lui une Carthage mobilisable ? Comme nous l’avons vu, cette thèse est corroborée par les textes qui mentionnent les inquiétudes de Rome sur la réaction carthaginoise lors de la guerre contre Antiochos. 

Tite-Live rapporte que Rome a décidé d’envoyer une délégation destinée à mettre en accusation Hannibal devant le Conseil des Anciens et qu’Hannibal a fui avant l’arrivée de la délégation romaine. Nous voyons mal Hannibal, leader des forces carthaginoises, ancien suffète et chef des réformateurs, fuir à l’annonce de l’arrivée à Carthage de quelques sénateurs romains… 

Comme Hamilcar, qui a quitté Carthage pour aller en Espagne restaurer la puissance et la richesse puniques, Hannibal a élaboré un plan pour poursuivre ses objectifs. Ne pouvant compter sur le pouvoir carthaginois qui a systématiquement sabordé ses plans et empêché le triomphe sur Rome, Hannibal, après avoir fait l’essentiel en remettant sur pied l’économie de Carthage et ses capacités militaires, a décidé de se rendre là où s’est déplacé le centre de gravité de la guerre contre Rome : le Proche-Orient.

Extrait de « Hannibal, la véritable histoire et le mensonge de Zama »
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